Aux éditions Yigui, Le « Coup d’État contre Alpha Condé » de Tibou Kamara paraît aujourd’hui, offrant un témoignage inédit sur les derniers mois du régime Alpha Condé et les premiers jours du Comité National du Rassemblement et du Développement (CNRD). L’ouvrage, mêlant récit de l’intérieur et analyses personnelles, décrit les tensions politiques, la fascination pour le changement et la complexité des relations au sommet de l’État.
Dès le début du chapitre III (pp. 81-83), l’auteur souligne l’impact immédiat de l’arrivée du CNRD au pouvoir. « Le Comité National du Rassemblement et du Développement (CNRD) avait volé la vedette à tout le monde et s’était invité dans l’actualité en maître absolu », écrit-il. À ce moment, « On ne parlait plus que du Colonel Mamadi Doumbouya, le nouvel homme fort à la tête du pays, et de ses compagnons d’armes célébrés en héros et libérateurs du peuple ». Selon Tibou Kamara, aucune voix discordante ne s’était élevée tant la fascination pour le changement était forte : « L’anesthésie du changement intervenu, considérés par tous comme une panacée, faisait son œuvre ». L’auteur rappelle que, historiquement, l’accord sur les désaccords et l’impossible entente entre acteurs politiques sont des habitudes chroniques en Guinée : « C’était à croire qu’on n’était plus dans ce pays où, à toutes époques et avec toutes les générations, l’accord sur les désaccords… sont des habitudes chroniques, des tares héréditaires ».
L’ouvrage met en évidence la nature éphémère et ambivalente de l’euphorie du changement : « L’histoire commençait à s’écrire en pointillés, tandis que l’avenir s’annonçait dans l’euphorie, éclatant de promesses, distrayant avec des jours forcément meilleurs que ceux vécus auparavant ». Mais Tibou Kamara rappelle aussi que la révolution promise par le changement est souvent sans lendemain : « Le changement reste une révolution souvent promise sans lendemain. De ce point de vue, rien de nouveau ni de différent dans le cours normal de la vie ».
Selon lui, le mécanisme du changement implique souvent de légitimer les nouveaux venus et de décrédibiliser les dirigeants déchus : « On est toujours tenté de croire que le pire est passé avec les autres et que le meilleur viendra à leur suite. Le tribut du changement est de ne pas lire l’histoire ni de s’attarder sur les acquis du passé mais de déconstruire l’image et la réputation des dirigeants déchus, de légitimer et séduire les concitoyens est de les accabler ». L’auteur met en garde contre l’illusion de la supériorité du nouveau pouvoir : « Chacun semble croire qu’en vantant les mérites des autres, il ne parviendra jamais le meilleur. C’est méprendre le cycle de la vie et de l’histoire. Beaucoup sont passés avant chacun de nous et bien d’autres suivront après».
Dans une réflexion plus philosophique, Tibou Kamara se penche sur la vanité et les excès de confiance liés au pouvoir : « Hélas, chaque fois que des gens montent au pouvoir ou tombent en disgrâce après avoir été délestés, ils ne réalisent pas qu’ils passeront ou qu’ils ne seront jamais enterrés vivants. Rien n’est gagné ni perdu pour personne ». Il se dit « perdu dans mes pensées, égaré dans ce monde instable qui ne préoccupe de personne et ne freine pas sa course » et songe à cette épitaphe vue sur de nombreuses morgues : « Nous étions comme vous, vous serez comme nous. Pourquoi alors tant de vanité, tant d’excès de confiance de soi et d’exactions contre d’autres ? »
Le livre s’attarde également sur la dimension silencieuse de la résignation politique : « Dans les moments difficiles de l’ornière du changement, ostracisés, les disgraciés subissent le mensonge dans la résignation et l’injustice dans l’impuissance. Le silence protège lorsque la parole n’est pas permise et l’action interdite ».
Parallèlement aux analyses politiques, Tibou Kamara livre des anecdotes plus personnelles sur sa relation avec Alpha Condé. « Le président ne restait pas longtemps au téléphone. Il disait ce qu’il avait à dire, demandait ce qu’il voulait savoir avant de raccrocher abruptement, même s’il pouvait rappeler plusieurs fois pour des précisions, des informations complémentaires ou poser une série de questions », explique-t-il. Avec l’auteur, cependant, les conversations étaient exceptionnelles : « Il faisait exception avec moi, car nos conversations, très régulières, étaient souvent longues et se déroulaient dans une atmosphère filiale ». Parfois, le président manifestait sa contrariété : « Je sentais parfois sa décontenance, contenue par des remarques lapidaires comme : « Tu es têtu, trop têtu. C’est ce que je n’aime pas chez toi », ou alors il appelait ma conseillère pour me « Chicoter ». Cette conseillère, c’est ainsi qu’il aimait appeler ma mère, devenue très proche de lui, qu’il se plaisait à « consulter » ».
L’auteur décrit enfin un épisode illustrant la surveillance et les soupçons du pouvoir à l’encontre du secteur économique et de l’opposition. « Ce Samedi 4 Septembre, après avoir parlé de la prestation du ministre du budget, j’avais engagé d’autres sujets avec lui. Un opérateur économique qui m’avait bien été présenté avait des containers de fer de Béton bloqués au port. La douane, sur instruction de la Présidence, avait retenu sa marchandise. Il était soupçonné d’être un bras des financiers de l’UFDG. L’information venait d’Alpha Bacar Bah, qui flirtait maintenant avec le pouvoir après avoir démissionné de ce parti d’opposition ».
À travers ce récit détaillé, Tibou Kamara se présente à la fois comme un témoin privilégié des derniers instants de la présidence Alpha Condé et comme un acteur direct de l’histoire récente de la Guinée. Son ouvrage combine réflexion, analyse politique et souvenirs intimes, offrant aux lecteurs un panorama complet de l’euphorie initiale du changement, de la surveillance du pouvoir et des contradictions propres à la transition politique.
Le « Coup d’État contre Alpha Condé » s’affirme ainsi comme un témoignage précieux pour quiconque souhaite comprendre les mécanismes du pouvoir et les dynamiques humaines derrière les événements majeurs qui ont marqué l’histoire politique récente de la Guinée.
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