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Le pays réel, le pays légal et les mille-et-une tragédies électorales

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Il est fascinant de constater qu’à chaque épisode électoral en Guinée, certains acteurs se découvrent une fibre prophétique extraordinaire : capables de décréter, en toute modestie, qui incarne le peuple et qui n’existe pas. On nous explique doctement que le pays réel est un parti, un homme, une légende urbaine sortie tout droit d’une mémoire collective qu’aucune urne ne saurait contester. Le reste ? Un pays légal, confisqué, vide de sens, composé de figurants, de spectateurs et de véhicules officiels chargés de donner l’illusion d’une mobilisation. La politique est devenue ici une pièce de théâtre à grand spectacle où la seule scène valable est celle que l’on a déjà écrite dans le script historique personnel de certains.

D’emblée, la logique est implacable : si vous n’êtes pas nous, vous êtes inexistant. Si vous tentez d’exister dans l’espace légal, vous trichez. La boucle est parfaite, le raisonnement circulaire : l’exclusion devient preuve de légitimité, et la présence devient preuve de corruption démocratique. On pourrait admirer la cohérence intellectuelle si elle n’était pas teintée d’un tel mépris pour la complexité politique du pays. Apparemment, la Guinée n’est pas un territoire où vivent 14 millions de citoyens, mais un vaste décor que l’on habille de slogans et de pancartes colorées selon le calendrier d’un seul parti.

Le spectacle continue avec l’évocation des foules. Ah, ces marées humaines qui faisaient trembler le pouvoir ! Les meetings spectaculaires, les cortèges de drapeaux, les drapés de banderoles : voilà la preuve que l’histoire politique se résume à des chiffres et à des images. Et l’abstention massive ? Simplement un trait d’esprit du peuple, qui refuse de jouer les figurants dans un théâtre déjà scénarisé. Quelle ironie : on proclame haut et fort que l’absence de participation est un plébiscite silencieux, mais dès qu’un candidat ose se déplacer sur le terrain, il devient un usurpateur.

Et puis, il y a ce concept sublime : le pays réel versus le pays légal. Une distinction brillante dans sa simplicité : tout ce qui ne fait pas partie du cercle sacré est réduit à une abstraction administrative, un corps sans vie politique. Le citoyen lambda, celui qui fait ses courses, envoie ses enfants à l’école, essaie de survivre dans un quotidien fait de contraintes matérielles, n’est plus qu’un spectateur inutile. Il n’a pas le droit de décider, de s’impliquer, ou pire, de penser différemment. Voilà une vision de la démocratie où le vote n’est qu’un accessoire décoratif et l’opinion une simple tapisserie.

Et que dire de la campagne « moribonde » ? Les meetings « sous perfusion » ? Les candidats « propulsés » sans légitimité ? C’est la preuve irréfutable, selon certains, que la démocratie a disparu. Mais l’absurde atteint son paroxysme : quand un camp est absent, le pays s’effondre ; quand un autre tente de mobiliser ses soutiens, il triche. Le ridicule est si parfait qu’on se demande si l’on assiste à une élection ou à un exercice de funambulisme conceptuel sur le fil de l’absurde.

L’Histoire, elle, est invoquée comme juge suprême. Ah, l’Histoire ! Celle qui, paraît-il, confirmera la prééminence de ce pays réel, qui jugera les méchants figurants, sanctionnera les usurpateurs et consacrera la vérité éternelle de l’absent devenu symbole. L’Histoire, pour certains, n’est plus un récit complexe, mais une arène où la victoire symbolique d’un camp peut être proclamée à l’avance. Les faits ? Les citoyens ? Les urnes ? Accessoires. Les slogans suffisent.

Ironie ultime : en se posant en défenseur du peuple, on réduit ce même peuple à un seul choix, un seul parti, un seul leader. On oublie que la Guinée est multiple, diverse, contradictoire. Que l’engagement citoyen peut se manifester différemment selon les régions, les générations, les aspirations individuelles. Que la politique est mouvante, que la popularité ne se transforme pas automatiquement en légitimité éternelle. Mais ces subtilités semblent dépassées dans ce récit épique où tout est noir ou blanc, vrai ou faux, légitime ou fantôme.

La morale, si l’on peut l’appeler ainsi, est limpide : pour certains, il suffit d’exclure un acteur historique pour créer un monopole du peuple. Il suffit de brandir des images de marées humaines pour que le pays réel existe, et de réduire tout le reste à des figurants pour qu’il disparaisse de la mémoire collective. On pourrait rire si ce n’était tragique : le peuple, selon cette logique, est à la fois omniprésent et inexistant, silencieux et bruyant, réel et légal, mais surtout… captive de la dramaturgie d’un seul.

Alors, oui, que l’Histoire juge, comme promis. Mais d’ici là, il serait peut-être utile de rappeler que la démocratie ne se limite pas aux slogans, que le pays ne se résume pas à un parti et qu’un peuple entier ne peut être réduit à une marée humaine ou à une figure charismatique. Le pays réel n’a pas besoin de se proclamer ; il existe partout où des citoyens décident, discutent, s’engagent, parfois en silence, souvent contre les dramaturgies exaltées des tribuns autoproclamés.

Et si, à la fin, ce cirque politique fait rire autant que pleurer, c’est que certains ont confondu théâtre et nation, slogans et électeurs, figures historiques et réalité vivante. Le pays légal, le pays réel, les meetings artificiels et les abstentions spectaculaires… tout cela n’est finalement qu’un immense miroir où l’on voit, avec un humour involontaire, que la politique peut être tragiquement comique lorsqu’elle se prend trop au sérieux.

MK, citoyen lucide 

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