La crise qui a frappé le secteur éducatif ces dernières semaines n’a pas seulement paralysé les écoles. Elle a mis à nu, avec une clarté inhabituelle, la transformation d’un paysage syndical longtemps dominé par un seul acteur. La reprise des négociations a certes permis de suspendre la grève, mais elle a surtout dévoilé un basculement stratégique dont les conséquences pourraient durablement influencer les relations sociales dans l’enseignement.
Un syndicat historique fragilisé de l’intérieur
Le SLECG, longtemps pilier du mouvement syndical éducatif, sort affaibli de cette séquence. L’organisation d’Aboubacar Soumah, qui avait imposé son autorité sous le régime d’Alpha Condé, semble désormais déconnectée d’une base qu’elle maîtrisait autrefois sans faille. À l’époque, chaque mot d’ordre était un test de puissance dont le syndicat sortait systématiquement vainqueur, attirant même les attaques politiques visant à installer une structure parallèle pour l’affaiblir.
Cette époque paraît lointaine. Lors de la crise actuelle, la rupture entre la direction du SLECG et une grande partie du corps enseignant est apparue au grand jour. L’accord signé le 2 décembre, présenté comme un compromis pour apaiser les tensions, a été immédiatement contesté par la base. La poursuite massive de la grève a illustré l’ampleur de la désaffection.
Ce n’est pas seulement un revers ponctuel, mais la manifestation d’une érosion progressive : manque de cohésion interne, divergences de stratégie, perte de crédibilité, difficulté à anticiper l’évolution des rapports de force. Le SLECG, autrefois locomotive, a perdu l’initiative. Et dans un mouvement social, perdre l’initiative signifie perdre le leadership.
Deux organisations en ascension accélérée
Face à cette fragilité, le SNE et la FSPE ont avancé méthodiquement. Leur montée en puissance ne s’est pas faite en un jour. Depuis plusieurs mois, ces deux structures affinaient leur capacité de mobilisation, étoffaient leurs réseaux locaux et affirmaient une stratégie moins verticale, plus collégiale. La crise leur a offert un terrain d’expression idéal.
Là où le SLECG n’a pas réussi à convaincre, le SNE et la FSPE ont rallié une grande majorité d’enseignants autour d’une lecture plus offensive du rapport de force. Ils ont porté la contestation après la signature de l’accord du 2 décembre, démontrant une capacité d’entraînement qui ne relevait plus de la simple contestation symbolique, mais d’une organisation structurée et assumée.
Leur coordination a été décisive pour maintenir la pression sur les autorités. Et lorsque la suspension de la grève a été annoncée, c’est à ces deux structures que la base a principalement attribué cette issue. Elles ont obtenu la reprise du dialogue, mais surtout une reconnaissance implicite de leur légitimité.
Ce faisant, le SNE et la FSPE ne se sont pas seulement imposés comme leaders circonstanciels ; ils ont remplacé le SLECG dans l’imaginaire collectif du corps enseignant. Ce glissement est majeur.
Un rapport de force profondément redessiné
Le mouvement social dans l’éducation repose sur un principe simple : celui qui mobilise parle au nom de la base. En perdant la capacité à mobiliser, le SLECG perd une partie de sa raison d’être. En démontrant l’inverse, le SNE et la FSPE captent l’écoute, le respect et le poids légitime nécessaires pour s’imposer à la table des négociations.
La situation actuelle illustre ainsi un basculement structurel :
Le SLECG n’est plus l’acteur central, son autorité étant fragilisée par des choix contestés et une stratégie mal perçue.
Le SNE et la FSPE forment désormais un bloc syndical crédible, capable d’assumer la fonction de porte-voix majoritaire.
Le gouvernement devra composer avec cette nouvelle réalité, car ignorer les structures qui mobilisent reviendrait à alimenter de nouveaux blocages.
Cette recomposition ne signifie pas la disparition immédiate du SLECG. L’organisation conserve un nom, une histoire, un ancrage. Mais son poids dans les négociations futures dépendra de sa capacité à se réinventer, à renouer avec sa base, à clarifier ses orientations internes.
Une crise révélatrice d’un changement de génération syndicale
Le contraste entre la séquence actuelle et celle de 2018-2019 est aussi révélateur d’un phénomène plus large : une transition générationnelle dans la manière de concevoir l’action syndicale.
Les enseignants d’aujourd’hui, plus connectés, plus informés et plus exigeants, contestent les stratégies perçues comme insuffisamment inclusives ou déconnectées des réalités du terrain.
Le SNE et la FSPE ont compris cette évolution. Le SLECG, pour l’instant, semble l’avoir sous-estimée.
Et maintenant ?
La reprise du dialogue ouvre une nouvelle phase, mais les négociations à venir se dérouleront dans un environnement profondément modifié. Les autorités devront intégrer le rôle prépondérant des deux organisations émergentes, tandis que le SLECG devra regagner sa crédibilité s’il espère peser à nouveau dans la balance.
Au-delà de la suspension du mouvement, la crise aura surtout permis de mesurer l’ampleur d’une recomposition historique : un acteur dominant s’efface, deux nouveaux leaders prennent place, et l’ensemble du secteur éducatif entre dans une ère où le pluralisme syndical s’impose comme la nouvelle norme.
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