Une coalition d’organisations nationales et internationales de défense des droits humains a adressé, jeudi 25 septembre 2025, une lettre ouverte au président Mamadi Doumbouya. Ces structures contestent la grâce présidentielle accordée en mars dernier à l’ancien chef de la junte, Moussa Dadis Camara, condamné en 2024 à vingt ans de prison pour crimes contre l’humanité dans l’affaire du massacre du 28 septembre 2009.
Un procès historique, un jugement attendu
Le 28 septembre 2009, une répression sanglante avait marqué la Guinée. Des militaires et miliciens avaient ouvert le feu sur des milliers de manifestants pacifiques réunis au stade de Conakry pour dire non à une éventuelle candidature de Moussa Dadis Camara à la présidentielle. Le bilan officiel faisait état de plus de 150 morts, des centaines de blessés et d’innombrables cas de viols commis en plein jour.
Après plus de dix ans d’attente, le procès s’était ouvert en septembre 2022 au tribunal criminel de Dixinn. Suivi de près par les Guinéens, ce procès a été salué comme un moment historique : pour la première fois dans le pays, des responsables militaires de haut rang répondaient de crimes graves devant la justice.
Le 31 juillet 2024, Moussa Dadis Camara a été reconnu coupable de crimes contre l’humanité et condamné à vingt ans de réclusion. Plusieurs de ses anciens collaborateurs, dont le colonel Moussa Tiégboro Camara et le capitaine Marcel Guilavogui, ont également écopé de lourdes peines.
Une grâce présidentielle controversée
Huit mois seulement après cette condamnation, le 28 mars 2025, le président Mamadi Doumbouya a accordé une grâce présidentielle à Moussa Dadis Camara. Dans son décret, lu à la télévision nationale, il évoquait des « raisons de santé » et la nécessité de favoriser la « réconciliation nationale ».
Quelques jours plus tard, l’ex-chef de la junte quittait discrètement Conakry pour le Maroc, officiellement pour y suivre des soins médicaux. Sa destination et ses conditions de séjour n’ont toutefois jamais été communiquées officiellement.
Les critiques des ONG
Dans leur lettre ouverte, Amnesty International, Human Rights Watch, la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), l’Organisation guinéenne de défense des droits de l’Homme (OGDH) et l’Association des victimes, parents et amis du 28 septembre (AVIPA) estiment que cette décision fragilise les acquis du procès.
Elles rappellent que :
- le jugement n’était pas définitif puisque toutes les parties, y compris Moussa Dadis Camara lui-même, avaient fait appel ;
- la Constitution et le Code de procédure pénale guinéens n’autorisent une grâce qu’après épuisement des voies de recours ;
- le décret de grâce n’a pas été publié au Journal officiel, ce qui soulève des doutes sur sa régularité juridique.
« Cette mesure compromet le droit des victimes à un recours effectif et crée un risque d’impunité », souligne la lettre.
La voix des victimes
Pour les associations de victimes, cette grâce est vécue comme une humiliation. Certaines rescapées du massacre, qui avaient témoigné à visage découvert lors du procès, disent craindre des représailles après la libération de Moussa Dadis Camara.
« Nous avons mis notre dignité en jeu pour que la vérité éclate devant le monde. Aujourd’hui, on nous dit que tout cela ne compte pas », confie une rescapée, citée par AVIPA.
L’OGDH et ses partenaires demandent au président de revenir sur sa décision, ou à tout le moins de conditionner la liberté de l’ancien chef de la junte à un strict suivi judiciaire et médical.
Le spectre de la Cour pénale internationale
La grâce présidentielle risque aussi d’avoir des conséquences diplomatiques. En 2009 déjà, la Cour pénale internationale (CPI) avait ouvert un examen préliminaire sur les crimes commis à Conakry. Elle avait ensuite laissé la justice guinéenne mener son propre procès, tout en se réservant le droit d’intervenir en cas de défaillance.
En laissant Moussa Dadis Camara échapper à sa peine, la Guinée pourrait s’exposer à un retour de la CPI. « Les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles, aucune manœuvre juridique ne peut effacer les responsabilités », rappellent les ONG.
Une épreuve pour l’État de droit en Guinée
Cette controverse met le pouvoir guinéen face à un dilemme. D’un côté, le chef de l’État affirme vouloir consolider la réconciliation et éviter que le procès ne rouvre des fractures. De l’autre, les victimes et les défenseurs des droits humains y voient une atteinte grave à l’indépendance de la justice et à la promesse de lutte contre l’impunité.
« La grâce présidentielle accordée à Moussa Dadis Camara risque de raviver la blessure des victimes du 28 septembre 2009 et d’entamer la confiance des Guinéens dans leur justice », conclut la lettre ouverte.
Laguinee.info







