Il fallait le voir pour le croire. Ou plutôt, le sentir pour comprendre. À Dixinn, certaines unités industrielles de production d’« eau minérale » rivalisent d’ingéniosité : tuyaux branlants, murs lézardés, bassines douteuses, et cerise sur la bouteille, des installations collées aux WC comme un chewing-gum sous une table d’école. L’odeur de la fraude y côtoie celle de l’urine. Il ne manquait que le panneau : « Ici, on boit à ses risques et périls ».
Face à cette fresque nauséabonde, le gouvernement a sorti l’artillerie de la réglementation. Ce 21 juillet 2025, la brigade anti-soif toxique du Ministère du Commerce, flanquée de son chef de cabinet Abdoulaye Bella Diallo, a sillonné les ruelles de Dixinn, destination : la jungle des eaux en sachet et des bouteilles baptisées à la va-comme-je-te-pollue.
Résultat des courses : sept unités industrielles non conformes fermées, dont les tristement célèbres Eau Dounia, Africa Water, Eau Liberté, Eau de Roche, Eau Conakry, Eau Kénien, et Eau Atlantic. Il ne s’agissait pas de sources thermales cachées ou d’oasis oubliées, mais bien de lieux de production improvisés, où l’hygiène semble être restée coincée à la frontière.
« Ce n’est pas une chasse aux sorcières, c’est une main tendue à ceux qui veulent bien la saisir », a déclaré, diplomate, le chef de mission. Mais entre les murs décrépis et les bassines suspectes, c’est plutôt une main plongée dans un seau de doutes.
Et pour que personne ne puisse dire « on ne savait pas », le ministère a publié une liste officielle des unités industrielles conformes et non conformes. Un document rare, plus précieux qu’un ticket de bus aux heures de pointe, où chacun peut vérifier si l’eau qu’il consomme sort d’une source certifiée… ou d’un tuyau d’arrière-cour.
Feu de paille ou début d’un grand ménage ?
Mais voilà la vraie question : et après ? Car en Guinée, les opérations « coup de poing » font souvent long feu. Elles s’allument comme des torches… et s’éteignent comme des cierges mouillés. Une fermeture aujourd’hui, une réouverture demain, un petit bakchich par-ci, un oubli administratif par-là, et hop ! la bouteille douteuse revient en rayon, plus fraîche que jamais.
Ce n’est pas la première fois que l’on tente de remettre de l’ordre dans ce secteur où l’industrialisation rime souvent avec improvisation, et où l’ONCQ (Office National de Contrôle de Qualité) est parfois plus consultatif que coercitif. Pourtant, la situation est grave. Très grave. Car derrière une bouteille mal produite, il n’y a pas qu’un faux goût : il y a des bactéries, des microbes, des diarrhées, et parfois même des funérailles.
Alors, pour que cette opération ne soit pas juste une bulle médiatique, plusieurs conditions s’imposent :
Un contrôle permanent : pas juste une descente musclée tous les deux ans, mais des inspections inopinées, régulières, et réellement suivies d’effets.
Un encadrement des producteurs : car il ne suffit pas de fermer. Il faut accompagner, former, aider à se mettre aux normes. Sinon, ils reviendront, plus discrets… et plus dangereux.
Une information du public : pourquoi ne pas afficher la liste des unités conformes dans chaque boutique, station-service et pharmacie ? Que le consommateur sache à quoi s’en tenir, au lieu de boire à l’aveugle.
Des sanctions exemplaires : pour les récidivistes, mais aussi pour les complices silencieux. Car dans cette chaîne de la négligence, il y a aussi des maillons dormants dans certaines administrations.
L’eau trouble de la gouvernance
Cette affaire en dit long sur l’état de notre gouvernance industrielle. Comment a-t-on laissé autant d’unités, 1 724 sur 3 100, prospérer en dehors de toute norme ? Depuis quand produit-on de l’eau à côté d’un WC public sans que personne ne s’en étonne ? À croire que certains dossiers ont été rangés dans le frigo… sans électricité.
Il est temps de choisir : soit on continue à consommer de l’eau à la roulette russe, soit on impose enfin une rigueur digne de ce nom. Une eau contrôlée, filtrée, suivie. Une eau qui hydrate, pas qui hospitalise. Parce que quand on boit de l’eau produite dans des conditions sanitaires douteuses, on boit aussi l’échec du contrôle public.
Alors, coup de poing ou coup de bluff ? Feu de paille ou brasier salutaire ? Il faudra juger sur la durée. Mais une chose est sûre : la santé publique n’a que faire des opérations spectacle. Elle exige des politiques solides, sans pause, ni compromis.
Et pour cela, il faudra plus qu’un coup de scellé : il faudra du courage, de la constance… et un vrai goût pour le service public.
Aly KOMANO







