Alors que le ministère de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation (MATD) publie fièrement les résultats du recensement à vocation d’état civil, une donnée fait grincer bien des dents : Kankan, deuxième région administrative du pays, serait désormais la zone la plus peuplée de Guinée, dépassant Conakry, la capitale tentaculaire. Une révélation que Dr Édouard Zoutomou Kpoghomou, président de l’Union pour la Démocratie et le Renouveau Progressiste (UDRP), qualifie sans détour d’ »insulte à l’intelligence collective ».
Dans un entretien franc et sans langue de bois accordé à laguinee.info, l’homme politique dénonce ce qu’il considère comme un « bricolage démographique » destiné à servir des desseins politiques bien précis.
« Il est illogique, totalement aberrant, d’affirmer que Kankan est plus peuplée que Conakry, ou même que N’Zérékoré. Conakry est la capitale. Elle est saturée, engorgée, chaque recoin déborde d’activité humaine. Il suffit d’y vivre pour le constater », s’exaspère-t-il.
Un recensement sous influence ?
Selon Dr Kpoghomou, les résultats publiés ne sont que le reflet d’un processus vicié dès son lancement. À ses yeux, la répartition des kits de recensement a clairement favorisé certaines régions – Kankan en tête – au détriment d’autres zones pourtant plus peuplées.
« Quand on donne davantage de kits à Kankan qu’à Conakry, il ne faut pas s’étonner si cette région enregistre artificiellement plus d’habitants. Ces résultats ne peuvent être considérés comme sérieux ni utilisables pour une quelconque projection électorale », dénonce-t-il avec fermeté.
Il rappelle, chiffres et faits à l’appui, une aberration remarquée dès les premières étapes du déploiement :
« Mandiana, que tout le monde connaît comme une localité modeste, s’est retrouvée avec plus de quartiers enregistrés que N’Zérékoré ! Ce seul exemple suffit à illustrer le caractère fantaisiste du recensement. On ne peut pas transformer une bourgade en métropole par la magie d’un stylo et d’un formulaire. »
Une stratégie électorale déguisée ?
Mais Dr Kpoghomou ne s’arrête pas à la critique technique. Pour lui, ce recensement douteux s’inscrit dans une stratégie globale visant à préparer l’opinion et les chiffres pour un retour déguisé du pouvoir par les armes au pouvoir par les urnes.
« Depuis le début, nous avons interpellé les autorités pour une transition transparente. Nous avons demandé au Premier ministre de poser les bases d’un processus inclusif, équitable. Rien n’a été fait. Aujourd’hui, on voit bien que les dés sont pipés. Plus d’électeurs à Kankan qu’à Conakry ? C’est un scénario cousu sur mesure », alerte-t-il.
Le président de l’UDRP va jusqu’à évoquer un « verrouillage progressif du système », où l’administration, plutôt que de servir le peuple, devient un outil de contrôle politique.
« Tout l’appareil d’État est désormais entre les mains de militaires : préfets, sous-préfets, gouverneurs… Les délégations spéciales ne sont pas élues, le CNT non plus. Le système est verrouillé de haut en bas. Le coup d’État n’a pas été suivi d’un redressement institutionnel, mais d’une militarisation rampante. »
Une mise en garde contre la tentation du pouvoir
S’il évite soigneusement l’attaque personnelle contre le Général Mamadi Doumbouya, Dr Kpoghomou n’en reste pas moins préoccupé par la tournure que prend la transition. Il soupçonne une frange du pouvoir de vouloir pousser le chef de la junte à briguer un mandat présidentiel, en contradiction avec les engagements initiaux de la Charte.
« Nos critiques ne sont pas dirigées contre l’homme Doumbouya, mais contre ceux qui l’entourent et cherchent à le séduire avec des manœuvres antidémocratiques. Il avait promis de ne pas être candidat. Aujourd’hui, tout indique qu’on prépare le terrain pour qu’il le devienne, par la force des chiffres et non celle du consensus. »
Et de conclure avec un avertissement voilé, mais clair :
« La Guinée ne peut pas se permettre une nouvelle imposture politique. Nous espérons que la lucidité primera, que la tentation du pouvoir n’éclipsera pas les promesses faites au peuple. »
Un signal d’alarme lancé
En prêtant sa voix à la contestation du recensement, Dr Édouard Zoutomou Kpoghomou alimente un débat de fond sur la crédibilité du processus électoral à venir. Derrière les chiffres, c’est toute la légitimité de la transition qui est en jeu. Et à l’heure où la Guinée rêve d’un retour à l’ordre constitutionnel, les doutes exprimés par l’opposition ne peuvent être balayés d’un revers de la main.
Ahmed Tidiane Condé, pour laguinee.info







