L’expression a fait mouche. En affirmant, le 2 juillet à l’issue d’une rencontre avec le FMI, que « la Guinée n’a pas de crise de liquidité mais une crise de billets », Karamo Kaba, gouverneur de la Banque centrale, a suscité l’incompréhension autant que l’ironie. Une formule qui, à bien des égards, rappelle celle de son prédécesseur Kerfalla Yansané : « La monnaie glisse puisqu’elle se porte bien. » Mais cette fois, la réalité économique guinéenne dément toute tentative de minimisation.
Une fête de Tabaski sous tension
Il aura suffi d’une fête religieuse pour révéler l’ampleur du malaise. À la veille de l’Aïd Al-Adha, les guichets bancaires étaient pris d’assaut, souvent en vain. Plafonds de retraits restreints, files interminables, et dans certains cas, absence totale de liquidités : les Guinéens, qu’ils soient salariés, chefs d’entreprise ou retraités, n’ont tout simplement pas pu accéder à leur argent.
Cette crise de cash, la première d’une telle ampleur depuis l’instauration du franc guinéen en 1960, fait resurgir le spectre des années 1980-1990, lorsque les commerçants maninkas, méfiants, retiraient chaque soir leurs dépôts. Aujourd’hui, c’est une frange beaucoup plus large de la population qui perd confiance dans le système bancaire.
Billets ou liquidités : le faux débat
Dans ses explications, le gouverneur Kaba tente de dissocier la pénurie de billets de la question de liquidité. Un exercice sémantique peu convaincant aux yeux des économistes comme des citoyens. Car dans une économie fortement dépendante du cash où la carte bancaire reste marginale et où les terminaux de paiement électronique sont quasiment inexistants , billets et liquidités désignent la même chose : l’argent immédiatement disponible.
« La liquidité bancaire désigne la monnaie émise par la banque centrale », rappelle la théorie. Mais dans la pratique, elle se mesure au poids du portefeuille. Or, depuis plusieurs semaines, celui des Guinéens est vide. Et cela, ni le FMI, ni les circonlocutions techniques ne peuvent le dissimuler.
Les bancarisés en première ligne
Ironie du sort : ce sont les citoyens les plus intégrés dans le système bancaire qui sont aujourd’hui les plus pénalisés. Peu nombreux à disposer de moyens de paiement alternatifs, ils se retrouvent à la merci d’un système paralysé. Les non-bancarisés, eux, thésaurisent en espèces, et traversent la crise sans trop de dommages.
Le constat est cruel mais lucide : la bancarisation à la guinéenne est une façade, sans infrastructures adaptées, sans réseau marchand compatible avec le paiement numérique, et sans garantie d’accès aux fonds. Résultat : une défiance croissante vis-à-vis des institutions bancaires, dans un pays où l’État peine déjà à établir une autorité financière stable.
La responsabilité de la Banque centrale
Comment expliquer une telle pénurie ? L’ancien ministre de l’Économie et des Finances, Dr Ousmane Kaba, y voit une conséquence directe des « nombreuses dépenses non prévues » engagées sous l’actuelle gouvernance de la BCRG. À cela s’ajoute, selon lui, un climat de méfiance entre la Banque centrale et les banques commerciales, ainsi que le retrait progressif des gros déposants.
Traditionnellement, l’émission et le remplacement des billets s’effectuent sans bruit. Aujourd’hui, la Banque centrale est contrainte d’annoncer publiquement l’arrivée de 500 milliards de francs guinéens en août, 1 500 milliards en septembre, et jusqu’à 700 milliards en octobre. Autant dire que la crise est désormais actée.
Un défi structurel
La surutilisation du cash, dénoncée par Karamo Kaba, est une réalité. Mais elle est surtout le reflet d’une économie peu digitalisée, d’une administration à moderniser et d’une absence de stratégie cohérente pour accompagner la transition monétaire. Le mal est donc plus profond qu’une simple « crise de billets ».
La Banque centrale doit aujourd’hui faire face à une double urgence : restaurer la confiance du public et moderniser le circuit monétaire. Faute de quoi, la Guinée pourrait s’enliser dans une spirale de défiance économique, à rebours des ambitions affichées de stabilité macroéconomique.
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