Réunis le 19 juillet 2026 à Lungi, en Sierra Leone, pour leur 69e session ordinaire, les chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO ont réaffirmé leur ferme engagement, l’ECO verra le jour en 2027. Après plus de deux décennies de reports, le projet de monnaie unique ouest-africaine entre dans sa phase décisive. Ce sommet historique, qui s’est tenu dans la ville côtière de Lungi, a été marqué par la participation d’une douzaine de dirigeants régionaux, parmi lesquels figuraient le président sierra-léonais Julius Maada Bio, président en exercice de la CEDEAO. Il est impératif d’analyser ce tournant historique non seulement sous le prisme de la technique monétaire, mais également à travers celui de la géopolitique et de l’innovation technologique.
L’idée d’une monnaie unique en Afrique de l’Ouest n’est pas une lubie récente. Elle puise ses racines dans les premières réflexions sur l’intégration régionale. Dès 1963, l’Organisation de l’unité africaine (OUA) inscrivait l’objectif d’intégration monétaire dans son acte constitutif, une ambition confortée en 1971 par l’effondrement du système monétaire international de Bretton Woods. Mais c’est véritablement en mai 1983, lors du sommet de Conakry en Guinée, que les chefs d’État de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont posé les premières bases concrètes d’un projet d’union monétaire, considérant celle-ci comme un pilier essentiel de l’intégration économique régionale. Le processus s’est ensuite structuré en 1987 avec l’adoption du Programme de coopération monétaire de la CEDEAO (PCMC), puis en 1999 lors du sommet de Lomé où une stratégie d’accélération de l’intégration a été adoptée avec l’instauration de critères de convergence macroéconomiques. L’année 2000 marque un tournant avec la décision d’Accra de créer une Zone monétaire d’Afrique de l’Ouest (ZMAO) regroupant les six pays non membres de la zone franc (Gambie, Ghana, Guinée, Liberia, Nigeria, Sierra Leone), qui devait fusionner ultérieurement avec l’UEMOA pour former une monnaie unique pour l’ensemble des quinze pays de la CEDEAO. Le projet a connu une succession de rendez-vous manqués : 2003, 2005, 2009, 2015. Chaque échéance a été repoussée, principalement en raison du non-respect des critères de convergence et des disparités économiques persistantes entre les États membres. En 2014, les dirigeants ont renoncé à l’étape intermédiaire de la ZMAO pour viser directement une monnaie unique pour toute la CEDEAO en 2020.
Un lancement à géométrie variable
Le sommet de Lungi a acté une approche pragmatique, l’ECO sera lancé de manière progressive. Seuls les pays remplissant les critères de convergence (inflation maîtrisée, déficit budgétaire contenu, réserves de change suffisantes, dette soutenable) adopteront la monnaie unique dès 2027. Les autres États bénéficieront d’un accompagnement technique et institutionnel pour les rejoindre ultérieurement Le président de la Commission de la CEDEAO, Dr Omar Alieu Touray, a résumé cette philosophie par une formule qui en dit long sur le réalisme qui prévaut désormais : « L’idée est de lancer la monnaie unique avec ceux qui sont prêts ». Cette approche graduelle, déjà évoquée lors du sommet d’Abuja en juin 2019, vise à éviter qu’un retard de certains pays ne bloque l’ensemble du processus.
Pour être éligibles à l’union monétaire, les États membres doivent satisfaire à plusieurs critères, parmi lesquels un déficit budgétaire inférieur à 3 % du PIB, une inflation annuelle contenue en dessous de 10 %, et des réserves extérieures brutes équivalentes à au moins trois mois de couverture des importations. La première phase de mise en œuvre devrait concerner la Sierra Leone, le Liberia, le Nigéria, le Ghana, la Guinée et la Gambie, sous réserve du respect des critères convenus.
La Conférence de Lungi a également salué les consultations engagées entre la Commission de la CEDEAO et les gouverneurs des banques centrales, ainsi que l’enregistrement de la marque « ECO » auprès de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI). Une Task Force présidentielle, dont la Guinée a rejoint les rangs lors du sommet, sera chargée du suivi du Programme de la monnaie unique, avec une réunion prévue avant le sommet ordinaire de décembre 2026
L’ombre portée de l’AES et le défi guinéen
Aucune analyse de l’ECO ne saurait faire l’impasse sur le séisme géopolitique que représente le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO et leur formation de l’Alliance des États du Sahel (AES). La position géographique stratégique de ces trois États, enclavés mais contrôlant les corridors de transit vitaux vers les ports côtiers (Dakar, Abidjan, Tema, Lomé), pose un défi majeur. Le scénario actuel, qui consisterait à « les laisser uniquement avec le Franc CFA dans l’espace de la CEDEAO pendant que les autres pays utiliseront l’ECO », créerait une anomalie monétaire et économique explosive. Si l’AES conserve le Franc CFA (arrimé historiquement à l’Euro via le Trésor français, bien que des réformes soient en cours) tandis que la CEDEAO côtière adopte un ECO flottant à un panier de devises, nous assisterons à la création d’une frontière monétaire dure au sein d’un espace censé être intégré. Cela bouleverserait le projet pour plusieurs raisons à savoir, primo, le risque d’arbitrage et de fuite des capitaux. Les agents économiques chercheraient à placer leurs actifs dans la zone monétaire la plus forte, créant des marchés parallèles dévastateurs. Deuxio, la rupture des chaînes de valeur. Les coûts de transaction et de couverture du risque de change entre le Nord (AES/CFA) et le Sud (CEDEAO/ECO) annuleraient les bénéfices de la zone de libre-échange (ZLE). Et enfin, tertio, la perte de souveraineté de facto. L’AES, bien que politiquement séparée, resterait financièrement dépendante de la zone ECO pour écouler ses matières premières, subissant les chocs de change sans avoir de mot à dire sur la politique monétaire de l’ECO.
Par ailleurs, la Guinée, qui a bravé le destin en créant sa propre monnaie, le Franc Guinéen (GNF), dès 1959 sous Président Ahmed Sékou Touré, symbolise la souveraineté monétaire. Quelle est la matrice coûts-avantages pour Conakry de migrer vers l’ECO ?
L’adoption de l’ECO pourrait offrir à notre nation des avantages considérables. Le pays connaît actuellement une dynamique économique prometteuse, portée notamment par le mégaprojet de Simandou(selon la Banque mondiale, la Guinée devrait afficher parmi les taux de croissance les plus élevés du continent sur la période 2025-2027, de l’ordre de 7,5 % en 2025 à plus de 11 % en 2027), l’un des plus grands gisements de minerai de fer au monde, dont l’exploitation devrait générer d’importantes recettes et transformer l’économie nationale. Une monnaie unique régionale stable, adossée à une banque centrale fédérale, apporterait plusieurs bénéfices entre autres, la stabilité monétaire et réduction des coûts de transaction, l’attractivité accrue pour les investissements, et la discipline budgétaire et crédibilité macroéconomique.
Cependant, le passage du franc guinéen à l’ECO comporte également des risques significatifs comme la perte de souveraineté monétaire. La Guinée ne pourrait plus ajuster sa politique monétaire en fonction de ses besoins spécifiques. En cas de choc asymétrique (par exemple, une baisse brutale des prix du minerai de fer), le pays ne pourrait pas dévaluer sa monnaie pour soutenir ses exportations, une capacité qui pourrait s’avérer cruciale pour une économie dépendante des matières premières. Et les risque d’inflation importée. La politique monétaire de la future Banque centrale de l’Afrique de l’Ouest sera déterminée par l’ensemble de la région. Si la Guinée connaît des tensions inflationnistes différentes de ses voisins, elle ne pourra plus y répondre de manière autonome. Une étude du Bureau d’analyse macroéconomique du Sénégal (2021) souligne que « la synchronisation des cycles économiques est une condition essentielle pour la réussite d’une union monétaire ». De l’impact sur les recettes et les charges. Le passage à l’ECO pourrait entraîner un surcoût pour les entreprises guinéennes, qui devront adapter leurs systèmes informatiques et leurs contrats à la nouvelle monnaie. À court terme, cette transition pourrait pénaliser la compétitivité des PME. Surtout, le défi de la convergence. La Guinée devra démontrer sa capacité à respecter durablement les critères de convergence, notamment en matière d’inflation et de déficit budgétaire. Or, le pays a connu par le passé des périodes d’instabilité macroéconomique. Selon le cabinet de conseil Renaissance Capital, seuls cinq pays de la CEDEAO respectaient l’ensemble des critères de convergence en 2019, dont la Guinée, qui figurait parmi les économies les plus performantes sur ce plan.
Quelle balance commerciale pour la sous-région ?
À titre d’exercice prospectif et sur la base des enseignements tirés d’expériences comparables d’unions monétaires régionales (zone euro) ainsi que des travaux de l’AMAO et de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) sur les gains attendus de l’intégration monétaire, trois horizons peuvent être esquissés. Actuellement, le commerce intra-CEDEAO stagne à environ 10 à 12% du commerce total de la zone (Source : CNUCED, 2025). L’adoption de l’ECO projettera les échanges selon la trajectoire suivante. À 3 ans (2030), une hausse de 15% des échanges intra-régionaux. L’effet immédiat sera la suppression des frais de conversion (estimés à 2-3% par transaction) et la fluidification du commerce transfrontalier informel et formel.
À 6 ans (2033), une hausse de 35%. L’intégration des chaînes de valeur régionales (notamment dans l’agro-industry et la transformation minière) s’accélérera. Les entreprises pourront investir en capital (CAPEX) sans crainte de dévaluation compétitive des voisins. Et à long terme, à 10 ans (2037), une hausse de 60%. La CEDEAO aura atteint une maturité de marché unique. La part du commerce intra-régional approchera les 20-22%, comparable aux débuts de la construction européenne, avec une amélioration structurelle de la balance commerciale globale grâce à une offre exportable diversifiée.
(Ces projections constituent des scénarios illustratifs fondés sur la littérature économique disponible et les tendances observées ; elles ne sauraient se substituer à des prévisions officielles de la Commission de la CEDEAO, de l’AMAO ou du FMI.)
Une ambition historique
Malgré les obstacles, les doutes, et les reports successifs, le projet de l’ECO incarne une ambition historique, celle de bâtir une Afrique de l’Ouest unie, prospère et souveraine. Comme l’écrivait l’économiste Carlos Lopes dans une analyse de la Banque mondiale en 2020 : « Les chefs d’État de la CEDEAO ont estimé que la monnaie unique n’est plus une utopie technocratique ». Le sommet de Lungi de juillet 2026 marque un tournant décisif dans cette aventure collective. En optant pour une approche pragmatique et progressive, les dirigeants ouest-africains ont choisi la voie du réalisme sans renoncer à leur ambition. L’ECO ne naîtra pas d’un coup de baguette magique, mais par la volonté commune de bâtir une intégration économique solide, étape par étape. Ce projet, comparable à la création de l’euro, il y a plus de vingt ans, pourrait bien transformer durablement le paysage économique ouest-africain, en offrant aux populations de la région un instrument de croissance, de stabilité, et de souveraineté.
Dr DIAKITE Ibrahima Kalil





