Il n’aura fallu qu’un seul tour de scrutin, et un seul candidat, pour que la Ve République guinéenne se dote de son premier président de l’Assemblée nationale. Élu ce vendredi avec 129 voix sur les suffrages exprimés, contre 16 bulletins nuls et un vote neutre, Dr Dansa Kourouma prend la tête d’une institution flambant neuve, née des élections législatives du 31 mai 2026. Mais l’homme qui s’installe au perchoir n’a rien d’un inconnu : il dirigeait déjà, jusqu’à cette élection, le Conseil national de la transition (CNT), l’organe qui a tenu lieu de parlement pendant toute la période post-putsch. D’où cette question qui traverse la classe politique et la presse guinéennes depuis plusieurs semaines : la nouvelle Assemblée sonne-t-elle vraiment la rupture promise, ou consacre-t-elle une continuité déguisée en renouveau ?
Une élection sans suspense
Le scrutin de ce vendredi n’avait, sur le papier, rien d’incertain. Dr Dansa Kourouma s’est présenté seul face aux députés, sans concurrent déclaré. La presse locale évoquait depuis plusieurs jours son nom comme celui du candidat porté par la Génération pour la Modernité et le Développement (GMD) et ses alliés, forts d’une majorité confortable au sein de l’hémicycle. Selon plusieurs sources concordantes, son nom aurait été formellement recommandé lors d’une réunion de la majorité en amont du vote. Le score de 129 voix, s’il traduit un large ralliement, ne dit donc pas grand-chose de la pluralité du nouveau parlement : il confirme surtout l’absence de véritable compétition pour le perchoir, un schéma que certains observateurs qualifient de consensuel et d’autres de verrouillé.
Le profil : de la société civile au perchoir?
Né en 1980 à Faranah, médecin de formation, Dansa Kourouma n’est pas un pur produit du sérail politique. Son parcours est celui d’un acteur de la société civile devenu institutionnel : il s’est illustré comme une figure majeure de la société civile, notamment dans l’observation des élections, la promotion de la démocratie et les réformes institutionnelles. C’est ce socle qui a nourri sa nomination à la tête du CNT après le coup d’État de septembre 2021, poste qu’il occupe depuis février 2022. Sous sa présidence, le CNT a piloté les grands chantiers institutionnels de la transition, notamment les consultations dans les 33 préfectures, le débat d’orientation constitutionnelle et la rédaction de l’avant-projet de Constitution, présentés par ses soutiens comme la preuve de sa maîtrise des dossiers.
« Du nouveau » : une institution, une légitimité électorale
Sur le plan formel, la rupture est réelle. Pour la première fois depuis le coup d’État, la Guinée dispose d’une Assemblée nationale issue du suffrage universel et non d’un organe nommé. Les 147 députés qui l’ont porté au perchoir tiennent leur mandat des urnes, et non d’une nomination présidentielle comme au temps du CNT. C’est un changement de nature juridique et symbolique : on passe d’un parlement de transition, consultatif dans l’esprit sinon dans les textes, à une chambre censée incarner la souveraineté populaire de la Ve République.
« Avec l’ancien » : la continuité des hommes et des équilibres
Mais le passage de témoin s’opère sans rupture de personnel, et plus encore, au prix d’un revirement assumé sur une promesse initiale de retrait de la vie électorale. Le même homme qui présidait l’organe législatif de la transition préside désormais celui de la République. Ses soutiens y voient une garantie de stabilité et de savoir-faire, ainsi que la capacité à « accompagner loyalement » la feuille de route du chef de l’État, pour reprendre les termes de ses partisans les plus explicites. Ses détracteurs, eux, y lisent le signe que la refondation institutionnelle promise change surtout de vocabulaire : nouvelle Constitution, nouvelle Assemblée, nouveau vocable de « Ve République », mais mêmes visages aux commandes et une architecture de pouvoir qui reste structurée autour de l’exécutif issu de la transition.
Cette continuité n’est pas un accident : elle a été activement recherchée. Plusieurs relais de la mouvance présidentielle ont publiquement plaidé, dans les semaines précédant le vote, pour que le choix se porte sur une personnalité ayant « joué un rôle central durant la transition », plutôt que sur une figure nouvelle issue du seul jeu parlementaire. L’élection sans candidat concurrent en est la traduction mécanique.
Une promesse de neutralité rompue
Le paradoxe « nouveau avec l’ancien » ne se limite pas à la continuité des fonctions : il tient aussi à un net revirement personnel. Au début de la transition, Dr Dansa Kourouma avait affirmé, dans une intervention accordée à la presse guinéenne et internationale, qu’il ne comptait se présenter à aucune élection pas même les membres du CNT, une déclaration qui s’inscrivait alors dans l’engagement plus large des acteurs de la transition à observer une forme de neutralité politique vis-à-vis du retour à l’ordre constitutionnel. Cette promesse n’aura pas résisté à l’échéance des législatives du 31 mai 2026, puisqu’il a fini par se porter candidat.
Pour se présenter, il devait au préalable démissionner de la présidence du CNT, une institution dont les responsables étaient frappés d’inéligibilité, sauf démission ou mise en disponibilité préalable. Or cette démission a longtemps fait débat : aucune annonce publique n’en avait fait état, la dernière plénière qu’il a présidée remontant au 31 mars 2026, avant que la Direction générale des élections ne confirme, sous la pression des critiques, avoir bien reçu sa lettre de démission jointe à son dossier de candidature. L’épisode a nourri les interrogations sur la transparence du processus, certains acteurs politiques dénonçant l’absence de communication officielle sur une décision qui touchait pourtant à la direction d’une institution de la République.
Ce que cela dit du parlementarisme guinéen naissant
Deux lectures s’affrontent. La première, portée par les soutiens de Dr Kourouma, valorise l’expérience : un homme qui connaît les rouages de l’État, qui a déjà négocié les grands équilibres constitutionnels et dont l’autorité transcende, selon eux, les clivages ethniques et régionaux. La seconde, plus critique, interroge la vitalité démocratique d’une Assemblée dont le président a été élu sans opposition véritable, dans un contexte où l’essentiel des arbitrages semble s’être joué en amont, dans les cénacles de la majorité, plutôt que dans l’hémicycle lui-même.
Le test réel ne se jouera pas sur ce vote inaugural, mais sur la pratique institutionnelle des mois à venir : la capacité du Bureau de l’Assemblée à organiser un débat contradictoire, à laisser s’exprimer une opposition parlementaire, pour peu qu’elle existe en nombre significatif, et à s’affirmer comme un contre-pouvoir face à un exécutif qui a supervisé de bout en bout la transition. C’est à cette aune que l’on saura si le « nouveau » l’emporte sur « l’ancien », ou si la Ve République guinéenne a surtout changé de nom.
Laguinee.info





