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Numérique et identité en Afrique : une réflexion sur l’émergence de « l’Homme-Data »

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Dans une réflexion socio-anthropologique consacrée aux mutations du continent à l’ère du numérique, le Pr. Alpha Amadou Bano Barry, ancien ministre de l’Éducation nationale de Guinée, et le Dr Ibrahima Kalil Diakité analysent la transformation progressive des structures sociales africaines sous l’effet de l’explosion des données et des usages numériques. Leur étude explore comment l’identité, la mémoire collective, la transmission et même le rapport à la mort se trouvent redéfinis dans un environnement où les traces numériques occupent une place croissante.

Du griot au cloud, du patrimoine matériel aux empreintes numériques, l’Afrique entre dans une nouvelle phase de son histoire sociale. Une mutation silencieuse mais profonde, portée par la diffusion massive du téléphone mobile et des réseaux sociaux.

Dans leur analyse intitulée « L’homme africain du patrimoine à l’Homme-Data : le numérique redessine-t-il le social en Afrique ? », les deux chercheurs décrivent une transformation progressive de la manière dont les individus se définissent et transmettent leur mémoire au sein des sociétés africaines.

Pendant des générations, expliquent-ils, l’identité individuelle reposait largement sur l’appartenance au lignage, à la famille et à la communauté. L’individu se définissait par sa place dans la lignée, par la mémoire collective transmise oralement et par un patrimoine matériel constitué notamment de terres, de bétail ou d’objets rituels.

Aujourd’hui, ce cadre traditionnel se trouve progressivement complété – et parfois bousculé – par un environnement numérique en expansion rapide.

Selon les auteurs, plusieurs indicateurs illustrent cette évolution. En 2025, l’Afrique comptait environ 416 millions d’utilisateurs d’internet mobile, tandis que plus de 500 millions d’Africains sont actifs sur les réseaux sociaux. Le volume mondial de données produites atteignait quant à lui 181 zettabytes, avec une croissance continue du trafic numérique.

Ces chiffres traduisent une transformation profonde des pratiques sociales. Chaque utilisateur connecté génère désormais quotidiennement des traces numériques : messages, photos, transactions financières, historiques de navigation ou données de géolocalisation.

Pour les auteurs, cette accumulation constitue ce qu’ils décrivent comme une « empreinte immatérielle », une forme de patrimoine numérique parallèle qui accompagne désormais l’existence sociale des individus.

Une identité fragmentée par les plateformes

Cette nouvelle réalité modifie également la manière dont l’identité se construit.

Dans l’espace numérique, un même individu peut endosser plusieurs rôles selon les plateformes : parent dans un groupe familial sur WhatsApp, professionnel sur LinkedIn, militant politique sur X ou créateur de contenus sur TikTok.

Les chercheurs parlent ainsi d’une identité fragmentée, composée de multiples profils et traces numériques. Cette multiplicité peut offrir des opportunités d’expression et de visibilité, mais elle soulève également des questions liées à la sécurité des données, aux fraudes numériques ou encore à la maîtrise des informations personnelles.

La question de l’héritage numérique

L’étude aborde aussi la question de la transmission après la mort.

Traditionnellement, la mémoire des ancêtres reposait sur les récits familiaux, les rites et les lieux physiques comme les tombes ou les cases sacrées. Dans l’univers numérique, cette mémoire se trouve désormais prolongée par des comptes en ligne, des vidéos, des photos et des archives numériques conservées sur des serveurs informatiques.

Les auteurs évoquent à ce sujet l’émergence d’une « infobésité successorale », c’est-à-dire une accumulation massive de données laissées par un défunt et que les descendants doivent gérer ou trier.

Ils rappellent également que la majorité de ces données est aujourd’hui stockée sur des plateformes appartenant à de grandes entreprises technologiques internationales, ce qui pose la question de la souveraineté numérique et de la gestion future de ces archives.

Le cloud comme nouvelle mémoire collective

Dans ce contexte, les chercheurs observent que le cloud tend progressivement à jouer un rôle comparable à celui des lieux de mémoire traditionnels.

Photos de famille, archives personnelles, vidéos ou correspondances numériques sont désormais conservées dans des infrastructures informatiques parfois situées hors du continent africain.

Certaines projections évoquées dans l’étude indiquent que, d’ici quelques décennies, le nombre de comptes de personnes décédées sur les réseaux sociaux pourrait dépasser celui des utilisateurs vivants.

Une mutation sociale en cours

Pour les auteurs, cette transformation ne concerne pas uniquement la technologie. Elle touche également les fondements culturels et sociaux des sociétés africaines.

Le passage du patrimoine matériel à l’empreinte numérique, expliquent-ils, oblige les sociétés à repenser les mécanismes de transmission, la gestion de la mémoire collective et la place des données dans la construction identitaire.

Face à ces évolutions, ils soulignent l’importance de l’éducation numérique et d’une réflexion collective sur la manière dont les sociétés africaines peuvent préserver leurs valeurs culturelles tout en s’adaptant à l’environnement numérique mondial.

Entre héritage ancestral et explosion des données, l’Afrique se trouve ainsi à un moment charnière. À mesure que les smartphones, les réseaux sociaux et les plateformes numériques redessinent les interactions sociales, une nouvelle figure émerge dans le paysage contemporain : celle de l’« Homme-Data », symbole d’une identité désormais façonnée autant par la mémoire collective que par les traces numériques laissées dans le monde coconnecté.

Laguinee.info 

 

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