À 16 ans, Aïssatou Bah était élève en 9ᵉ année. Elle rêvait de devenir médecin. Mais un mariage décidé par sa famille a brutalement interrompu son parcours scolaire. Aujourd’hui mère de cinq enfants, elle raconte comment cette décision a bouleversé sa vie. Son témoignage, croisé avec ceux d’un parent et d’une enseignante, met en lumière les conséquences du mariage précoce sur la scolarisation des jeunes filles.
Dans son salon, Aïssatou Bah replonge dans des souvenirs qu’elle affirme ne jamais avoir oubliés. Son récit est ponctué de silences et d’émotion. Les événements remontent à plusieurs années, mais restent gravés dans sa mémoire.
À l’époque, elle est âgée de 16 ans et poursuit ses études en 9ᵉ année. Un jour, en rentrant de l’école, elle découvre son père, son oncle et un homme assis dans le salon familial.
« Je suis rentrée de l’école et j’ai vu un de mes oncles avec mon père et un monsieur assis au salon. Mon oncle l’a regardé et a dit : « Voici notre fille, elle est jeune et très belle. » Plus tard, mon père m’a annoncé que cet homme voulait demander ma main pour son fils », raconte-t-elle.
Selon son témoignage, elle refuse immédiatement cette proposition.
« J’ai dit que je n’étais pas d’accord, mais mon père m’a répondu que je n’avais pas mon mot à dire et que je me marierais, que je le veuille ou non. Cette nuit-là, j’ai pleuré jusqu’au matin. »
Elle affirme que sa mère comprenait sa souffrance, mais lui aurait expliqué qu’elle ne pouvait pas s’opposer à la décision du chef de famille.
« Elle m’a dit qu’elle comprenait ma douleur, mais que personne ne pouvait aller contre la volonté de mon père. »
Un rêve interrompu
Avant ce mariage, Aïssatou nourrissait une ambition claire : devenir médecin:
«Depuis que j’étais au primaire, je voulais faire la médecine. C’était mon plus grand rêve. »
Elle explique que sa famille lui avait assuré qu’elle pourrait poursuivre ses études après son mariage. Une promesse qui, selon elle, n’a jamais été tenue.
« Après le mariage, j’ai demandé à mon mari de reprendre les cours. Il m’a demandé d’attendre. Plus tard, il a arrêté de payer ma scolarité en disant que les dépenses étaient trop importantes. »
Quelques mois plus tard, elle tombe enceinte. Entre la grossesse et les responsabilités du foyer, la reprise des études devient impossible.
« Quand j’ai dit à ma mère que mon mari ne voulait plus payer l’école, elle m’a conseillé de me concentrer sur ma grossesse. C’est là que j’ai compris que mon rêve s’envolait petit à petit. »
Même une tentative de suivre une formation professionnelle se solde par un échec:
«Une amie m’avait proposé une formation. J’ai commencé à la suivre discrètement, mais avec la grossesse, les travaux ménagers et la fatigue, je n’ai pas pu continuer. »
Des conséquences au-delà de la scolarité
Aïssatou évoque également les difficultés rencontrées sur le plan de la santé.
« Mon premier accouchement a nécessité une césarienne parce que j’étais encore très jeune. Mon deuxième enfant est également né par césarienne. Aujourd’hui encore, j’en garde les cicatrices. »
Avec le recul, elle estime que le mariage précoce a profondément modifié le cours de son existence.
«J’avais des rêves, mais le mariage a tout bouleversé. Aujourd’hui, je suis mère de cinq enfants. C’est le côté positif que je retiens, mais je n’ai jamais pu réaliser mon rêve de devenir médecin. »
Son message s’adresse désormais aux parents.
«Je demande aux parents de patienter et de laisser leurs filles réaliser leurs rêves. Quand une fille étudie, c’est une fierté pour toute la famille. »
Entre contraintes économiques et choix familiaux
Pour Mamadou Lamine Diallo, père de famille, les réalités économiques influencent parfois les décisions de certains ménages.
«Nous savons que l’école est importante. Mais lorsqu’une famille traverse de grandes difficultés, certains parents pensent que le mariage peut assurer l’avenir de leur fille. Ce n’est pas toujours un choix facile », explique-t-il.
Ces considérations économiques sont souvent citées parmi les facteurs pouvant favoriser les mariages précoces, même si les situations varient d’une famille à l’autre.
Les écoles confrontées aux abandons
Dans les établissements scolaires, les enseignants disent constater régulièrement les conséquences de cette pratique.
Fatoumata Camara, enseignante, affirme que plusieurs élèves interrompent chaque année leur scolarité.
« Chaque année, nous constatons que certaines filles cessent brusquement de venir en classe. En discutant avec leurs proches, nous apprenons souvent qu’elles ont été mariées ou qu’elles sont devenues mères. C’est une grande perte pour elles et pour le pays », souligne-t-elle.
Selon elle, maintenir les filles à l’école constitue un levier important pour favoriser leur autonomie et contribuer au développement du pays.
Un défi qui persiste
Le témoignage d’Aïssatou Bah illustre les conséquences que peut avoir un mariage précoce sur le parcours scolaire d’une jeune fille. Si des campagnes de sensibilisation sont menées pour lutter contre cette pratique, les témoignages recueillis montrent que des défis demeurent afin de garantir à toutes les filles la possibilité de poursuivre leurs études et de construire librement leur avenir.
Mamadou Oury Diallo, pour Laguinee.info





