Cinq morts selon le dernier bilan. Une femme parmi eux. Des blessés évacués en urgence vers l’hôpital Sino-guinéen. Et, derrière ces chiffres provisoires que les autorités égrènent avec la prudence d’usage, une vérité que le ministre de l’Habitat lui-même n’a pas cherché à travestir : l’immeuble R+9 qui s’est effondré cette nuit à Demoudoula n’était, techniquement, pas autorisé.
Cette phrase, prononcée sans détour par Mohamed Lamine Sy Savané, devrait suffire à elle seule à provoquer un sursaut national. Elle ne le fera probablement pas. Parce que nous la connaissons déjà, cette phrase. Elle a été prononcée après d’autres effondrements, à Conakry et ailleurs, dans d’autres quartiers, avec d’autres bilans. Elle reviendra, hélas, après le prochain.
Un aveu qui vaut réquisitoire
Il faut mesurer la gravité de ce qui vient d’être dit. Un bâtiment de neuf niveaux ne s’élève pas en catimini. Il faut du béton, du fer, des ouvriers, des mois de chantier visible de tous, sous le regard, ou l’indifférence, des services municipaux censés le contrôler. Qu’un tel ouvrage ait pu grimper à cette hauteur sans autorisation en bonne et due forme n’est pas un simple manquement administratif : c’est la preuve d’un système de contrôle défaillant, sinon complice.
Car enfin, qui a laissé faire ? Qui, dans les services techniques de la commune de Ratoma, aurait dû arrêter ce chantier au deuxième, au troisième, au cinquième niveau ? Le ministre annonce des vérifications déjà engagées à Kaloum, Dixinn et Matam, et leur extension aux treize communes de Conakry. C’est la bonne réponse, mais elle arrive, comme toujours, après le drame, jamais avant.
La pluie comme alibi, l’anarchie comme cause
Le ministre a raison d’appeler à la vigilance face aux fortes pluies et d’inviter les habitants des zones à risque à évacuer. Mais réduire ce drame à la seule fatalité climatique serait une facilité dangereuse. La pluie n’a pas construit cet immeuble sans permis. Elle n’a fait que révéler, brutalement, une fragilité que des années de laisser-faire avaient rendue inévitable.
À Conakry, la construction anarchique n’est pas une exception : elle est devenue une norme silencieusement tolérée, un secret de polichinelle que chacun connaît et que personne, jusqu’ici, n’a eu le courage politique d’endiguer réellement.
Combien de R+9, de R+7, de R+5 s’élèvent aujourd’hui dans la capitale sans que quiconque n’ait vérifié la solidité des fondations, la conformité des plans, la qualité des matériaux ? Combien de familles guinéennes dorment, ce soir encore, sous des dalles coulées à la hâte par des promoteurs pressés d’encaisser un loyer avant que l’État ne s’en mêle ?
Au-delà du communiqué, une exigence de rupture
Les mots du ministre, sincères condoléances, hommage aux victimes, promesse de rapport technique, sont ceux qu’appelle toute tragédie. Ils ne suffisent pas. Ce que ce drame exige, ce n’est pas une nouvelle communication de crise, mais une rupture avec la culture de l’impunité qui permet à des chantiers illégaux de prospérer au vu et au su de tous.
Il faudra des sanctions réelles contre les promoteurs qui contournent les autorisations, et contre les fonctionnaires qui ferment les yeux moyennant quoi que ce soit. Il faudra un inventaire sérieux, commune par commune, des constructions à risque, suivi d’actes, démolitions, mises en conformité, évacuations, et non de simples communiqués. Il faudra, enfin, que les Guinéens qui investissent leurs économies dans un logement puissent le faire en confiance, sans se demander si l’immeuble où ils vivent tiendra la prochaine saison des pluies.
Cinq morts à Demoudoula jusque-là. Ce n’est pas un accident isolé, c’est la note à payer d’un renoncement collectif face à l’anarchie urbaine. La question n’est plus de savoir si un nouvel effondrement se produira à Conakry. Elle est de savoir combien de vies il faudra encore perdre avant que la parole officielle ne se transforme enfin en action durable.
Laguinee.info





