À première vue, l’interdiction des sachets plastiques semble répondre à une préoccupation évidente : réduire les déchets qui s’accumulent dans les rues, les caniveaux et les cours d’eau. Mais derrière chaque sachet retiré de la circulation, il existe aussi une réalité économique que la décision publique ne peut ignorer. En Guinée, des vendeurs, des distributeurs, des petits producteurs et des travailleurs vivent directement ou indirectement de cette activité. Avec la nouvelle réglementation, une question mérite donc d’être posée : que vont devenir ceux dont les revenus dépendent aujourd’hui de la vente ou de la production d’eau en sachet ?
La question n’est pas de savoir s’il faut ou non lutter contre la pollution plastique. La nécessité de réduire les déchets dans l’environnement est largement admise. La véritable interrogation porte plutôt sur la manière dont cette transition sera menée et sur les conséquences qu’elle pourrait avoir pour les acteurs économiques les plus fragiles.
Car une interdiction ne touche jamais uniquement le produit interdit. Elle touche aussi toute une petite économie construite autour de lui.
Derrière un sachet, une activité économique
Dans les rues de Conakry, la vente d’eau en sachet a longtemps fait partie du quotidien. Aux carrefours, devant les marchés, près des gares routières ou dans les quartiers, des vendeurs proposent cette eau aux passants.
Pour certains, cette activité est occasionnelle. Pour d’autres, elle constitue une source de revenus régulière.
Le modèle est simple. Un commerçant achète ou reçoit les sachets auprès d’un fournisseur, les transporte vers son point de vente et les revend avec une marge. Le bénéfice réalisé sur chaque unité peut sembler faible, mais multiplié par le nombre de sachets vendus dans une journée, il peut représenter une part importante du revenu quotidien.
Pour une personne qui dispose de peu de capital et qui cherche une activité facilement accessible, ce commerce peut constituer l’une des rares possibilités de générer rapidement un revenu.
C’est cette réalité qu’il faut désormais prendre en compte.
Que fera demain le vendeur qui ne pourra plus proposer ces eaux en sachets ? Quelle activité pourra-t-il exercer à la place ? Avec quel capital ? Et combien de temps lui faudra-t-il pour retrouver un revenu comparable ?
Ces questions ne trouvent pas automatiquement leur réponse dans une décision d’interdiction.
Des petites unités face à une transformation coûteuse
La situation est encore plus complexe pour les petites unités de production et de conditionnement.
Le passage du sachet à la bouteille ne consiste pas simplement à changer l’emballage. Pour une unité de petite taille, cela peut nécessiter de nouveaux équipements, des matières premières différentes, des installations adaptées, des bouteilles, des étiquettes, des espaces de stockage et parfois une réorganisation complète de la chaîne de production.
À cela peuvent s’ajouter les exigences liées à la qualité, à l’hygiène, au conditionnement et à la distribution.
Pour une grande entreprise, ces investissements peuvent être absorbés plus facilement. Pour une petite unité qui fonctionne avec des moyens limités, la situation est différente.
Elle peut avoir une clientèle fidèle, des employés, des distributeurs et une activité qui fonctionne depuis plusieurs années, sans pour autant disposer des ressources nécessaires pour changer rapidement son modèle de production.
Le risque est alors simple : si la transformation devient trop coûteuse et trop rapide, certaines de ces unités pourraient ne pas être en mesure de suivre.
Et ceux qui travaillent dans ces unités ?
C’est ici que la dimension sociale de la décision apparaît avec davantage de force.
Une petite unité de production ne fait pas vivre uniquement son propriétaire. Elle peut employer plusieurs personnes. Certaines participent au conditionnement, d’autres à la manutention, à la distribution, au transport ou à la commercialisation.
Lorsque l’activité fonctionne, chacun reçoit une part de revenu.
Mais si l’entreprise ne peut pas se convertir au nouveau modèle et doit réduire ou arrêter sa production, les conséquences dépassent donc le seul chef d’entreprise.
Ce sont aussi des emplois qui peuvent disparaître.
Pour un travailleur payé chaque mois, la fermeture d’une petite unité ne représente pas une simple modification du paysage industriel. Cela peut signifier la perte d’un salaire, des difficultés à payer le loyer, à nourrir une famille ou à financer la scolarité des enfants.
Il faut donc poser la question clairement : si certaines petites unités disparaissent faute de moyens pour se transformer, quelles solutions seront proposées à leurs employés ?
La bouteille est-elle réellement accessible à tous ?
Le remplacement du sachet par la bouteille est souvent présenté comme une alternative évidente. Mais encore faut-il regarder la réalité du consommateur.
Le prix de l’eau conditionnée peut varier selon le type d’emballage, le lieu de vente et le coût de production. Pour une famille aux revenus modestes, quelques centaines ou quelques milliers de francs supplémentaires par jour peuvent finir par représenter une dépense importante sur un mois.
Il existe donc également une dimension sociale à la question.
Si le sachet disparaît, la bouteille doit-elle nécessairement devenir l’unique alternative ? Existe-t-il d’autres solutions d’emballage moins polluantes et financièrement accessibles ? Les producteurs locaux auront-ils les moyens de les adopter ?
La transition ne devrait pas seulement être pensée du point de vue du producteur ou de l’autorité publique. Le consommateur doit également être pris en compte.
L’environnement ne peut pas être opposé à l’emploi
Il serait cependant réducteur de présenter cette question comme un choix entre la protection de l’environnement et la préservation des emplois.
Les deux objectifs peuvent être poursuivis simultanément.
La Guinée a besoin de rues plus propres, de cours d’eau moins encombrés et d’une meilleure gestion de ses déchets. Elle a également besoin de petites entreprises capables de créer des emplois et de personnes qui peuvent vivre dignement de leur travail.
Le véritable enjeu est donc celui de l’accompagnement. Une politique environnementale peut être ferme sur son objectif tout en étant progressive dans sa mise en œuvre. Cela pourrait passer, selon les capacités et les dispositifs retenus par les autorités, par des périodes d’adaptation, des mécanismes de financement accessibles aux petites unités, des formations, un accompagnement technique et des solutions permettant aux travailleurs concernés de se reconvertir lorsque leur activité disparaît.
Sans accompagnement, la charge de la transition risque de peser davantage sur ceux qui disposent déjà de moins de moyens.
Une question de justice dans la transition
Il y a également une question de justice économique.Une grande entreprise peut investir plusieurs millions pour adapter une ligne de production. Un petit entrepreneur peut ne pas avoir cette possibilité.
Le premier dispose parfois d’un accès plus facile au crédit, de capacités de stockage, de personnel spécialisé et d’une trésorerie suffisante. Le second peut fonctionner avec quelques machines, quelques employés et une trésorerie limitée.
Appliquer la même règle à tous ne signifie donc pas nécessairement que tous disposent des mêmes capacités pour s’y conformer.
C’est pourquoi la réussite d’une telle politique dépendra aussi de la capacité des autorités à identifier les acteurs les plus vulnérables et à leur permettre de s’adapter.
Ne pas attendre les fermetures pour agir
La question mérite d’être posée dès maintenant, avant que les éventuelles difficultés ne deviennent des situations sociales plus lourdes.
Combien de petites unités sont concernées ? Combien de personnes travaillent dans ces structures ? Combien de vendeurs tirent une partie ou la totalité de leurs revenus de cette activité ? Combien d’entreprises disposent réellement des moyens nécessaires pour passer à d’autres formes de conditionnement ?
Ces données sont importantes pour mesurer les conséquences concrètes de la décision.
Une politique publique gagne en efficacité lorsqu’elle connaît non seulement le problème qu’elle veut résoudre, mais aussi les personnes qui seront directement concernées par la solution. Dans le cas des sachets plastiques, la question environnementale est visible dans les rues. La question sociale, elle, l’est beaucoup moins.
Elle se trouve derrière les étals, dans les petits ateliers, dans les véhicules de distribution et dans les foyers des travailleurs.
Une transition qui doit aussi créer des possibilités
L’interdiction peut également être l’occasion de repenser toute la chaîne de production et de gestion des déchets. Si de nouveaux emballages doivent remplacer les anciens, pourquoi ne pas développer davantage une filière locale capable de produire, collecter et recycler ces matériaux ?
Si des unités doivent investir pour se moderniser, comment faciliter leur accès au financement ?
Si certains emplois disparaissent, comment favoriser la création de nouvelles activités autour de la collecte, du tri, du recyclage et de la valorisation des déchets ?
La transition environnementale peut donc aussi devenir une opportunité économique, à condition qu’elle soit pensée comme un processus et non comme une simple interdiction.
Le vrai défi commence après l’interdiction
Il est relativement facile de mesurer une interdiction sur le papier : un produit est autorisé ou il ne l’est plus.
Mais dans la réalité, les choses sont plus complexes. Il faut regarder ce qui se passe dans les marchés, dans les boutiques, dans les petites unités de production, chez les vendeurs et dans les familles qui dépendent de ces revenus.
L’objectif environnemental ne devrait pas être abandonné. Mais il ne devrait pas non plus être séparé de la réalité sociale et économique du pays.
La question fondamentale n’est donc pas seulement de savoir combien de sachets plastiques pourront être retirés des rues de Guinée.
Il faut aussi savoir combien de travailleurs pourront être accompagnés, combien de petites entreprises pourront se transformer et combien de nouvelles activités pourront être créées.
Parce qu’au bout du compte, une politique publique ne se juge pas uniquement à la pertinence de son objectif. Elle se mesure aussi à la manière dont elle transforme concrètement la vie de ceux auxquels elle s’applique.
La Guinée veut réduire les déchets plastiques. C’est un objectif qui peut être poursuivi. Mais la réussite de cette transition dépendra aussi de la capacité à ne pas laisser les petits producteurs, les vendeurs et les travailleurs porter seuls le coût du changement.
La Rédaction de Laguinee.info





