Au pays Kissi, le vin de palme ne se boit pas seulement, il se partage, bénit les unions, accompagne les funérailles et rapproche les générations. Héritage culturel transmis de génération en génération, cette boisson traditionnelle est aussi devenue une source de revenus pour de nombreux jeunes récolteurs. Mais ses usages évoluent, au risque de voir certaines pratiques ancestrales s’effacer.

Dans les communautés kissi, le palmier occupe une place importante dans la vie quotidienne. De sa sève est extrait le vin de palme, communément appelé « vin blanc », consommé frais ou après fermentation. L’arbre fournit également de l’huile, des matériaux de construction et divers objets utilisés dans les ménages.
La récolte du vin de palme repose sur un savoir-faire traditionnel transmis de génération en génération. Dans les villages, les grimpeurs escaladent les palmiers, les entaillent et recueillent la sève dans des gourdes traditionnelles appelées « Bâlaah » en langue kissi.
Rencontré à Guéckédou, Faya Gabriel Kambadouno, président préfectoral de Bèmakissi et défenseur des us et coutumes du pays Kissi, rappelle la dimension culturelle de cette boisson.
« Le vin de palme, le vin de raphia, est une boisson de bénédiction et cela nous nourrit. Le vin blanc, tout comme la noix de cola, joue un rôle significatif dans notre vie », explique-t-il.
Du mariage aux funérailles, une boisson de bénédiction
Dans la société traditionnelle kissia, le vin de palme accompagne les grandes étapes de la vie sociale. Le mariage en constitue l’une des illustrations les plus significatives.
Selon Faya Gabriel Kambadouno, cette boisson intervient dans les démarches traditionnelles qui précèdent l’union.
« Pour épouser une femme au pays Kissi, lorsque tu apportes les dix noix de cola, on te demande forcément le vin blanc. Tant que tu ne déposes pas une gourde de vin blanc, la situation ne sera pas débattue », explique-t-il.
La même pratique existe lors des funérailles. Le vin de palme est alors présenté aux oncles avant le début des cérémonies.
« Lors des décès, pour faire les funérailles, il faut d’abord apporter le vin blanc aux oncles. Après l’avoir reçu, ces derniers donnent l’autorisation de commencer la cérémonie. C’est l’une des premières importances du vin de palme », poursuit-il.
Au-delà de ces cérémonies, la boisson accompagne les rencontres entre familles et l’accueil des visiteurs. Elle symbolise le partage, la solidarité et le respect des coutumes.

Sous le palmier, les secrets des anciens
Dans la société traditionnelle kissi, le palmier représente également un lieu de rencontre et de transmission des connaissances. Autour d’une calebasse de vin blanc, les anciens échangeaient sur les affaires de la communauté et prodiguaient des conseils aux plus jeunes.
Faya Gabriel Kambadouno se souvient d’une époque où la maîtrise de la récolte du vin de palme pouvait contribuer à la considération d’un jeune homme auprès des sages.
« Avant, dans notre société, un jeune qui savait récolter et donner du vin aux sages pouvait facilement gagner une femme. S’il y avait un complot contre lui, il était vite informé. Les sages pouvaient lui prodiguer des conseils pour bien mener sa vie, voire même lui confier la chefferie », raconte-t-il.
Ces rencontres permettaient aux générations de se côtoyer et de transmettre les règles de la vie communautaire.
« Les vrais secrets entre les sages se discutaient sous le palmier, autour du vin blanc », affirme-t-il.
Ainsi, le vin de palme ne se limite pas à sa consommation. Il participe à la transmission des savoirs, à l’apprentissage des valeurs sociales et au maintien des liens entre les générations.
De la tradition à une activité génératrice de revenus
Autrefois essentiellement destiné aux cérémonies, aux visiteurs et à la consommation familiale, le vin de palme est aujourd’hui aussi commercialisé.
Cette évolution transforme progressivement la récolte en activité économique pour de nombreux jeunes.
« De notre temps, le vin de palme ou le vin blanc ne se vendait jamais. Il était offert aux sages et utilisé pour les cérémonies comme le mariage et les funérailles. Mais aujourd’hui, c’est devenu commercial. Les jeunes récolteurs préfèrent récolter et aller vendre », constate Faya Gabriel Kambadouno.
Pour certaines familles, cette activité constitue désormais une source de revenus permettant de faire face aux dépenses quotidiennes.
« Beaucoup ont réalisé des choses grâce à cette activité. Ils paient les frais de scolarité de leurs enfants et prennent en charge les dépenses de leurs familles », souligne-t-il.
Mais cette évolution économique s’accompagne, selon le défenseur des traditions kissia, d’un recul de certaines habitudes culturelles, notamment face à la consommation croissante de boissons industrielles.
« Aujourd’hui, les gens préfèrent la liqueur ou la bière », regrette-t-il.
Entre héritage culturel et activité économique, le vin de palme conserve ainsi une place importante dans la société kissi. Présent dans les mariages, les funérailles et les rencontres familiales, il demeure un symbole de partage et de solidarité.
Dans le pays Kissi, le palmier ne fournit donc pas seulement une boisson ou une source de revenus. Il reste aussi un lieu de mémoire et de transmission, où les générations se rencontrent autour de pratiques qui continuent de façonner la vie communautaire.
Hawa Sittan Camara, correspondante à Guéckédou pour Laguinee.info





