Des lois sur papier. Des garants moraux. Des militantes. Un bras de fer face à une volonté politique impuissante. Une réalité figée — mais pas figée pour toujours.
Voici ma pensée !
Comment susciter une plus grande volonté politique et soutenir la mise en œuvre des politiques publiques de protection des droits des femmes et des filles, quand la mise en œuvre est bâclée, les fonds insuffisants, la volonté politique tronquée, alors qu’il s’agit de l’émancipation et de la libération de plus de la moitié de l’humanité ?
Cette semaine, une solidarité et une sororité qui ont dépassé nos frontières se sont levées. C’était pour élever nos voix et demander que nos États viennent en aide pour stopper une pratique barbare qui n’a plus sa place dans ce monde.
Ceci m’emmène à cette réflexion.
La première loi africaine interdisant explicitement l’ #excision date de 1965, en #Guinée. Soixante et un ans plus tard, la prévalence y dépasse toujours 96 % des femmes et des filles. Ailleurs sur le continent, des pays comme le #Mali n’ont, à ce jour, toujours aucune loi spécifique sur la question.
À l’approche du 68ᵉ anniversaire de l’indépendance de la Guinée, le 2 octobre 1958, ce rappel prend tout son sens : la Première République a été, sans conteste, avant-gardiste sur les droits des femmes. Une loi contre l’excision sept ans à peine après l’indépendance, un choix visionnaire pour l’époque.
Mais une loi visionnaire, seule, ne protège pas une fille si elle n’est jamais appliquée sur soixante ans.
Entre ces deux extrêmes, une frise en dents de scie. Un aperçu à travers la sous-région :
Guinée: 1965. – République centrafricaine: 1966. – Ghana: 1994. Burkina Faso: 1996. – Côte d’Ivoire: 1998. – Sénégal: 1999. – Bénin: 2003. – Niger: 2003. – Tchad: 2003. – Guinée-Bissau: 2011. -Nigeria: 2015. -Gambie:2015.
Cinquante ans d’écart entre la première loi et la dernière de cette liste. Et pourtant, dans presque tous ces pays, la prévalence reste massive.
La preuve, s’il en fallait une : légiférer n’a jamais suffi à protéger.
Donc, voici le constat:
Dans la plupart de nos pays, le mariage forcé et les unions en dessous de l’âge légal sont interdits.
L’excision est interdite.
Le viol est puni par la loi.
Les féminicides aussi.
Et tant d’autres dispositions juridiques existent.
Mais ça continue. Certains pays affichent des progrès, d’autres stagnent, tandis que d’autres encore ont plutôt avancé dans la radicalité et la banalisation…
Les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Sur l’excision : l’Afrique concentre l’essentiel du phénomène, avec plus de 144 millions de filles et de femmes concernées, et au Mali comme en Guinée, la prévalence dépasse 89 à 96 % des femmes et des filles selon les enquêtes nationales les plus récentes.
Sur les mariages d’enfants : 130 millions de femmes et de filles africaines ont été mariées avant leur dix-huitième anniversaire — le taux le plus élevé au monde, et l’Afrique subsaharienne, à ce rythme, ne mettra fin à cette pratique que dans 200 ans. Le Niger arrive en tête avec 76 % de filles mariées avant 18 ans, suivi de la Centrafrique (68 %), du Tchad (67 %), du Mali (54 %) et du Burkina Faso (52 %).
Sur les violences sexuelles : plus de 370 millions de filles et de femmes en vie aujourd’hui (soit 1 femme sur 8 ) ont subi un viol ou une agression sexuelle avant l’âge de 18 ans, et 79 de ces 370 millions vivent en Afrique subsaharienne, une des régions les plus touchées au monde. Plus largement, une femme sur trois dans le monde a subi des violences physiques et/ou sexuelles au cours de sa vie, et c’est en Afrique subsaharienne que la prévalence des violences entre partenaires intimes est la plus élevée après l’Océanie, à 32 %.
Sur les féminicides : 22 000 femmes et filles ont été tuées en Afrique en 2024, plaçant le continent en tête des taux mondiaux, environ 3 victimes pour 100 000 habitants, contre 1,5 pour les Amériques et 0,5 pour l’Europe. Et la tendance ne faiblit pas : au Cameroun, les féminicides ont augmenté de 54 % entre 2023 et 2025.
Les conventions internationales ont été signées, les protocoles régionaux aussi. Les lois et politiques au niveau national ont été adoptées et, à quelques exceptions près, les codes de la famille ont évolué pour prendre en compte un certain nombre de droits fondamentaux des femmes et des filles.
Mais pourquoi cette prévalence continue-t-elle ?
La colère des militantes, celle des féministes, des défenseuses des droits des femmes et des acteurs et actrices de terrain est légitime. Et elle est de plus en plus virulente.
À juste titre.
Une vie gâchée ou perdue par manque de protection est une vie de trop. Quand on n’appartient pas à la classe qui a les moyens de se protéger, de se défendre ou de financer sa propre survie et sa protection, on dépend entièrement de ce que l’État est censé garantir à tous et à toutes, sans distinction.
⏹️Et pour cause : l’État est le premier rempart.
Commençons par l’échec de la mise en œuvre des politiques publiques.
Obtenir les budgets pour implémenter une politique est absolument indispensable et incontournable. Or le ministère de la Femme a longtemps été faible en mobilisation de ressources techniques et financières, et paradoxalement stigmatisé par ceux-là mêmes qui devraient lui octroyer un budget. Les décisionnaires de l’État le placent en bas de l’échelle des priorités. Les partenaires au développement n’ont pas confiance dans ses capacités. Et les programmes proposés restent souvent à faible impact.
Un cercle vicieux : peu de confiance, peu de moyens, peu d’impact, donc encore moins de confiance.
⏹️ Appliquer les lois avec fermeté est une obligation pour changer la donne.
Les juges, les magistrats, les policiers, les médecins et toute la chaîne de prise en charge pour la protection sont ceux qui doivent être formés. Car ils sont le maillon qui, souvent, casse la chaîne.
Mais la fermeté juridique seule a ses limites. On le voit dans les drames familiaux, les cas d’inceste ou de viol : les familles négocient. La pression et le trafic d’influence sévissent. Les victimes et leurs familles sont réduites au silence.
Les cas d’excision ? Les familles continuent à célébrer le retour des fillettes excisées, au vu et au su de toute la communauté , sans crainte, sans sanction, sans réprobation sociale visible.
C’est là que la loi rencontre ses limites : elle ne change pas seule les normes sociales qui la contournent.
⏹️ Le second rempart, ce sont nos garants moraux: ceux qui perpétuent la tradition et renforcent les relations de pouvoir et de domination au sein des communautés et des foyers , les chefs religieux et traditionnels. Ils sont essentiels dans cette quête de transmission et de transformation. Sans eux, aucune norme sociale ne bouge durablement — avec eux, la parole qui protège les filles et les femmes peut devenir aussi légitime que celle qui les expose.
Et les résultats sont là quand ils s’engagent. Au Mali, une coalition de leaders religieux et coutumiers venus de plusieurs régions, Ségou, Sikasso, Mopti, Gao, Tombouctou, Bamako , s’est formée en 2025 : 28 acteurs clés se sont engagés à lutter contre le mariage d’enfants dans leur communauté, avec des plans d’action régionaux et un comité de suivi.
En Guinée, la religieuse Hadjaratou Ouattara, membre de l’organisation ALERGUI, mène depuis des années un travail de sensibilisation de porte-à-porte auprès des familles, expliquant les dangers de l’excision et obtenant des promesses d’abandon , un combat de longue haleine, mené de l’intérieur des communautés plutôt que contre elles.
Au Sénégal, dans la région de Sédhiou, les communautés de Badiary ont déclaré, en septembre 2025, tourner définitivement le dos à l’excision et aux mutilations génitales féminines, une décision portée par le chef de village lui-même et le comité de développement local, avec des dispositions prises pour en garantir la pérennité. Le même schéma se répète ailleurs dans le pays, où les autorités locales misent explicitement sur l’argumentaire religieux, sanitaire et juridique combiné pour convaincre les chefs religieux et les marraines de quartier de faire cesser la pratique.
Ce ne sont pas des cas isolés : dans de nombreuses régions d’Afrique de l’Ouest, les chefs religieux et traditionnels qui perpétuent ces pratiques figurent parmi leurs gardiens les plus puissants , ce qui signifie qu’ils peuvent aussi en devenir les alliés les plus puissants pour les faire reculer. Chaque conversion d’un guide moral en allié change l’équation dans toute une communauté, bien au-delà d’une seule loi votée à la capitale.
⏹️ Le dernier rempart, c’est la faillite des protecteurs et protectrices dans les foyers familiaux et les communautés.
Parce qu’au bout de la chaîne, après l’État, après les garants moraux, il reste les parents, les oncles, les tantes, les voisins, les enseignants, les chefs de quartier. Ceux qui voient, qui savent, et qui souvent se taisent. Ceux qui sont censés protéger et qui, par peur, par intérêt ou par soumission à la norme, deviennent complices du silence.
C’est là que tout peut s’effondrer, même quand la loi existe, même quand un leader religieux prêche autrement : un père qui négocie le silence contre une compensation, une mère qui couvre l’exciseuse par peur du jugement communautaire, une communauté entière qui célèbre au lieu de dénoncer. La protection d’une fille ou d’une femme ne tient jamais à un seul maillon — elle tient à tous les maillons à la fois.
Ma conviction :
⏹️ Le ministère de la Femme doit ainsi changer de mode opératoire , vers une réelle coopération et coordination d’action avec les départements ministériels concernés :
Justice, Santé, Éducation, Sécurité. Un texte de loi sans magistrats formés, sans postes de santé équipés, sans forces de sécurité sensibilisées, reste une déclaration d’intention.
Mais l’État seul ne suffira pas non plus. Les foyers familiaux, les communautés, les conseils communaux, tous les démembrements de l’État jusqu’au dernier échelon local doivent être mobilisés. C’est à ce niveau que les mariages se négocient, que les silences se fabriquent, que les excisions se célèbrent. C’est donc à ce niveau qu’il faut aussi agir.
Ma conclusion :
⏹️Trois remparts pour changer la donne :des budgets et une coordination institutionnelle forte, des garants moraux convertis en alliés, et une vigilance retrouvée dans les foyers et les communautés.
#LaPetitePenseedeTendou
#StopVBG #StopExcision #NonAuxFéminicides #ApplicationDesLois #FemmesLeaders
—
Sources :
– Réseau suisse contre l’excision (excision.ch), Situation juridique dans les pays d’origine*
– OMS, Fact-sheet mutilations génitales féminines, janv. 2025 / mise à jour fév. 2026
– UNICEF, Le mariage d’enfants en Afrique de l’Ouest et du Centre; portail mariage d’enfants, 2025
– UNICEF, Violences sexuelles dans l’enfance — premières estimations mondiales, oct. 2024
– ONU Femmes / ONUDC, Rapport mondial sur les féminicides 2025* (données 2024)
– OMS, Fact-sheet Violence against Women, mise à jour juin 2026
– Journal du Mali, sur l’EDSM 2023-2024 (Mali)
– allAfrica.com (Cameroun, féminicides ; Sénégal, Badiary et Matam)
– Avocats sans frontières Canada, coalition de leaders religieux et coutumiers au Mali, 2025
– Guinéesouverain.com, ALERGUI et Hadjaratou Ouattara, Guinée.
Dr Mariam Tendou Kamara
Pharmacienne de formation, d’origine guinéenne et formée aux États-Unis, Dr Mariam Tendou Kamara est consultante internationale auprès des Nations Unies et experte en communication, genre et développement. Depuis plus de 20 ans, elle œuvre pour les droits des femmes, le leadership et l’inclusion en Afrique de l’Ouest et du Centre. Cofondatrice de BE Impact | BAANTOU, elle porte notamment Elles’Coaching et plusieurs initiatives à fort impact en Guinée, Sénégal et en Afrique francophone.





