Le drame survenu dans la nuit du 22 au 23 août 2026 à la décharge de Dar-es-Salam ne constitue pas un accident isolé. Il intervient sur un site déjà frappé par une catastrophe similaire en 2017. Cette répétition, à plusieurs années d’intervalle, transforme le nouvel éboulement en un problème qui dépasse largement le cadre d’une catastrophe provoquée par les fortes pluies. Elle pose désormais une question centrale : pourquoi les populations continuent-elles de vivre à proximité d’un site dont les risques étaient déjà connus ?
Selon le bilan provisoire communiqué par le Gouvernement à 16 heures, l’éboulement survenu vers 2 heures du matin a fait 30 morts, six blessés graves et 16 blessés légers. Plusieurs habitations se sont effondrées. Les opérations de recherche et de dégagement se poursuivaient encore sur le terrain, avec la mobilisation des services de l’État, de la Croix-Rouge, des Forces de défense et de sécurité, des équipes médicales, des autorités locales et des populations riveraines.
Le Gouvernement attribue le déclenchement du drame aux fortes pluies enregistrées dans la nuit. Cette explication permet de situer le facteur immédiat de l’éboulement. Elle ne suffit toutefois pas à répondre à toutes les interrogations soulevées par cette catastrophe.
Car la pluie peut provoquer un glissement de terrain. Elle ne permet pas, à elle seule, d’expliquer pourquoi des habitations se trouvent installées au pied d’une immense décharge, pourquoi les populations continuent d’occuper cet environnement et pourquoi un premier drame survenu en 2017 n’a pas définitivement réglé la question de la sécurité autour du site.
Deux catastrophes sur le même site, une même question
En 2017 déjà, un éboulement meurtrier avait endeuillé Dar-es-Salam. Huit ans plus tard, le même site est de nouveau au cœur d’une tragédie.
Cette répétition est probablement l’élément le plus important à retenir dans l’analyse de la catastrophe actuelle. Elle signifie que le risque n’était pas entièrement imprévisible. Un précédent existait. Une catastrophe avait déjà démontré la vulnérabilité du site et de ses riverains.
Le nouvel éboulement oblige donc à dépasser la seule logique de l’urgence. Secourir les victimes, dégager les corps, soigner les blessés et apporter une assistance aux familles constituent des priorités immédiates. Mais une fois cette phase passée, une autre responsabilité commencera : comprendre pourquoi le risque identifié hier a pu produire une nouvelle catastrophe aujourd’hui.
C’est précisément sur ce terrain que convergent les réactions de plusieurs personnalités politiques.
Le MoDeL rappelle que Dar-es-Salam avait déjà été marqué par une tragédie similaire en 2017. Le parti appelle à poursuivre les opérations de secours, à établir rapidement un bilan officiel fiable et à tirer les leçons de cette nouvelle catastrophe. Il met également en cause, dans son analyse, l’absence d’une politique durable de gestion des déchets, d’assainissement et de protection des populations.
Le président du FRONDEG, Abdoulaye Yero Baldé, estime lui aussi que le drame rappelle l’urgence de mesures concrètes face à l’accumulation des déchets. Il demande l’accélération des travaux annoncés pour dégager et évacuer les ordures, en considérant que la sécurité des populations impose désormais d’agir rapidement.
Le Dr Ousmane Kaba, président du PADES, inscrit également sa réaction dans cette logique. Après avoir exprimé ses condoléances aux familles, il demande que toute la lumière soit faite sur les circonstances du drame, que les responsabilités soient établies et que des mesures urgentes soient prises afin d’éviter une répétition de telles tragédies.
D’autres voix politiques, dont Cellou Dalein Diallo, président de l’Union des forces démocratiques de Guinée, ainsi que Dr Faya Lansana Millimouno, président d’honneur du Bloc Libéral et député à l’Assemblée nationale, ont également réagi au drame en appelant à situer les responsabilités.
Ce point commun mérite d’être souligné. Les réactions ne se limitent pas aux condoléances. Elles placent progressivement la question de la responsabilité publique au centre du débat.
La pluie comme déclencheur, pas comme réponse à toutes les questions
Le communiqué gouvernemental établit un lien entre les fortes pluies et l’éboulement. Cette donnée est importante. Une importante masse d’ordures peut devenir particulièrement instable lorsqu’elle est soumise à de fortes précipitations.
Mais considérer les pluies comme l’unique explication reviendrait à réduire le problème à sa dimension naturelle. Or, Dar-es-Salam est avant tout une décharge, c’est-à-dire un espace où s’accumulent depuis des années d’importantes quantités de déchets.
Le risque résulte donc de la rencontre entre plusieurs facteurs : l’accumulation des déchets, la configuration du site, les conditions météorologiques, la proximité des habitations et la gestion de l’espace autour de la décharge.
C’est précisément cette combinaison qui doit être examinée.
La question n’est pas de savoir si les fortes pluies ont contribué à l’éboulement. Le communiqué du Gouvernement répond déjà à cette partie du problème. La question plus difficile consiste à déterminer si les conséquences humaines auraient pu être évitées ou réduites si des mesures de prévention avaient été prises avant la catastrophe.
C’est là que commence véritablement le débat sur les responsabilités.
Qui devait prévenir le risque ?
Attribuer des responsabilités ne signifie pas désigner immédiatement un coupable. Cela suppose d’abord d’établir les faits, de reconstituer les décisions prises au fil des années et de déterminer les obligations des différentes structures concernées.
Une enquête sérieuse devrait notamment permettre de comprendre l’évolution de la décharge depuis 2017, les mesures prises après le premier drame, les conditions d’occupation des espaces riverains, les travaux éventuellement engagés pour sécuriser le site et les décisions prises concernant l’évacuation ou le traitement des déchets.
Elle devrait également permettre de déterminer si les autorités disposaient d’informations faisant état d’un risque particulier avant le drame du 23 août.
La responsabilité peut être administrative, technique ou liée à la gestion du site. Elle peut également concerner plusieurs niveaux d’intervention. Mais aucune conclusion sérieuse ne peut être tirée sans enquête.
C’est pourquoi les appels à « situer les responsabilités » formulés par plusieurs personnalités politiques doivent être compris comme une demande de clarification et d’établissement des faits, plutôt que comme une condamnation préalable de personnes ou d’institutions.
Une décharge devenue un problème urbain
Le drame révèle également une contradiction majeure dans la gestion de l’espace urbain à Conakry.
Une décharge n’est pas un espace neutre. Elle produit des nuisances, présente des risques sanitaires et environnementaux et peut devenir dangereuse lorsque les déchets atteignent des volumes importants. Lorsque des habitations apparaissent à proximité immédiate, le problème de gestion des déchets devient simultanément un problème d’aménagement urbain et de protection civile.
À Dar-es-Salam, cette proximité prend désormais une dimension dramatique.
Des familles vivent dans un environnement directement exposé aux conséquences d’un éventuel mouvement de la masse d’ordures. Le fait qu’un immeuble R+3 ait été emporté ou se soit affaissé sous l’effet de l’éboulement montre l’ampleur des conséquences possibles.
La catastrophe pose donc une autre question : comment les populations ont-elles pu continuer à vivre dans cet environnement après le précédent de 2017 ?
Cette interrogation ne doit pas être dirigée uniquement contre les habitants. Une famille qui cherche un logement n’a pas nécessairement les moyens de choisir un environnement sûr. La question relève également de l’aménagement urbain, de la régulation foncière, de l’assainissement et de la capacité des pouvoirs publics à protéger les zones à risque.
Le précédent de 2017 change la nature du problème
Si Dar-es-Salam avait été frappé une seule fois par un éboulement provoqué par des circonstances exceptionnelles, l’événement pourrait être analysé principalement comme une catastrophe naturelle ou accidentelle.
Mais la répétition du phénomène change la perspective.
2017 devait constituer un signal d’alerte. 2026 devient un rappel brutal de ce qui n’a pas été suffisamment réglé.
Entre les deux catastrophes, la question n’était donc plus seulement de constater le danger. Il fallait réduire l’exposition des populations à ce danger.
Le nouvel éboulement impose ainsi de regarder les années écoulées entre les deux drames. Quelles décisions ont été prises après 2017 ? Quels travaux ont été réalisés ? Quels engagements ont été respectés ? Quelles mesures sont restées sans suite ? Ces réponses sont indispensables pour comprendre comment le même site a pu redevenir le théâtre d’un drame de cette ampleur.
L’évacuation des déchets ne peut plus être une mesure ponctuelle
Abdoulaye Yero Baldé appelle à accélérer les travaux annoncés pour dégager et évacuer les ordures. Le MoDeL demande, de son côté, une politique durable de gestion des déchets. Ces deux positions convergent sur un point essentiel : le problème ne peut pas être réglé uniquement après chaque catastrophe.
Déplacer les déchets après un éboulement répond à une urgence. Cela ne constitue pas, à lui seul, une politique de gestion des déchets.
Le véritable enjeu est de construire une chaîne durable : collecte, transport, traitement, stockage, contrôle des sites, sécurisation des zones à risque et protection des populations. Sans cette approche globale, la réduction d’une montagne d’ordures à un endroit peut simplement déplacer le problème vers un autre.
La catastrophe de Dar-es-Salam pose donc la question de la capacité de la puissance publique à gérer durablement les déchets produits par une capitale en croissance.
Après les secours, le temps des comptes
Pour l’heure, le Gouvernement indique que les opérations de secours se poursuivent et que les blessés sont pris en charge, notamment au CHU de Donka. Le Premier ministre Amadou Oury Bah s’est rendu sur les lieux afin de superviser la mobilisation des services publics.
Cette réponse est nécessaire face à l’urgence humaine.
Mais l’après-catastrophe ne devra pas se limiter à l’assistance aux victimes. Il devra également permettre de déterminer ce qui s’est passé, pourquoi cela s’est produit et quelles décisions doivent être prises pour empêcher une troisième tragédie.
Les demandes formulées par le Dr Ousmane Kaba, le MoDeL, Abdoulaye Yero Baldé, Cellou Dalein Diallo, Dr Faya Lansana Millimouno et d’autres personnalités vont dans cette direction : faire la lumière, établir les responsabilités et prendre des mesures permettant de protéger durablement les populations.
L’enjeu dépasse donc la seule décharge de Dar-es-Salam. Il concerne la manière dont la Guinée anticipe les risques, protège ses citoyens et transforme les catastrophes passées en enseignements pour l’avenir.
À Dar-es-Salam, le drame de 2026 rappelle une réalité difficile à contourner : une catastrophe qui se reproduit au même endroit n’est plus seulement une catastrophe. Elle devient aussi le révélateur des limites de la prévention.
Après 2017, le risque était connu. Après 2026, il ne peut plus être ignoré. La question qui restera désormais posée aux autorités n’est pas seulement celle du bilan humain. Elle est aussi celle de savoir ce qui sera fait pour que Dar-es-Salam ne devienne pas, une troisième fois, le lieu d’un drame annoncé.
Laguinee.info





