Mariée quelques semaines après ses premières règles, Fatoumata Binta Sow n’avait que 12 ans et cinq mois lorsqu’elle a été donnée en mariage. Aujourd’hui âgée de près de 23 ans, elle raconte une enfance interrompue, une scolarité bouleversée et des séquelles psychologiques qui persistent. Son histoire illustre les difficultés auxquelles sont confrontées certaines filles en Guinée, entre pression familiale, traditions, précarité économique et abandon scolaire.
À 12 ans, Fatoumata Binta Sow était encore une enfant. Elle allait à l’école, vivait auprès de sa famille et n’avait pas encore réellement réfléchi à ce que signifiait construire une vie avec un homme.
Quelques semaines après l’apparition de ses premières règles, sa vie prend pourtant une autre direction. Sa famille décide de la donner en mariage.
Elle ne dispose alors ni de l’âge, ni des moyens, ni de l’autorité nécessaires pour s’opposer à la décision de son père:
« J’avais seulement 12 ans et 5 mois quand j’ai été mariée. Le mois qui a suivi mes premières règles, j’ai été donnée en mariage », témoigne-t-elle.
Cette décision familiale marque une rupture dans son enfance. Le mariage ne signifie pas seulement pour elle le changement de statut familial. Il bouleverse également son parcours scolaire et son environnement de vie.
Une scolarité constamment interrompue
Après son mariage, Fatoumata Binta Sow continue à étudier, mais son parcours devient instable. Les déplacements et les changements d’établissement compliquent sa scolarité:
« Mon parcours a été complètement déstabilisé. Je devais changer d’établissement et de ville chaque année », raconte-t-elle.
Entre la Guinée et la Côte d’Ivoire, elle doit s’adapter à différents environnements scolaires. Une situation qui affecte progressivement sa formation.
Derrière cette instabilité scolaire se cache une autre réalité, plus difficile à mesurer : les conséquences psychologiques de l’expérience vécue à un âge où elle aurait dû pouvoir grandir sans avoir à assumer les responsabilités d’une vie conjugale.
Fatoumata explique que cette période a profondément marqué sa perception des relations sentimentales. Aujourd’hui encore, certains souvenirs continuent de la hanter. Elle évoque notamment des nuits d’insomnie lorsqu’elle repense à cette période de son enfance.
Quand la décision familiale prime sur le choix de l’enfant
Pour le sociologue Corneille Barkley Millimouno, les mariages précoces ne peuvent pas être expliqués par une seule cause.
Plusieurs facteurs se combinent, selon lui, notamment les traditions, la pauvreté et la pression sociale:
« Les mariages précoces persistent en raison du poids des traditions socio-culturelles, de la pauvreté généralisée, de la pression sociale liée à l’honneur familial, ainsi que de l’analphabétisme », explique-t-il.
Dans certaines communautés, le mariage peut encore être présenté comme une forme de protection de la jeune fille. Pour certaines familles, il peut également apparaître comme une réponse aux difficultés économiques.
À cette réalité s’ajoute la pression de l’entourage. Des parents peuvent craindre le regard de la communauté lorsqu’une fille atteint un certain âge sans être mariée.
La décision revient alors souvent aux adultes, alors même que la principale concernée n’est pas en mesure de faire un choix éclairé.
Pour le sociologue, cette situation place la famille à la fois au cœur du problème et de la solution. Il estime qu’elle devrait davantage considérer l’éducation et l’autonomie des filles comme des priorités, plutôt que de faire du mariage leur principale perspective d’avenir.
La pauvreté entretient le phénomène
Les facteurs économiques jouent également un rôle important. L’ONG Cœur des Enfants estime que, dans certains ménages particulièrement vulnérables, le mariage d’une fille peut être perçu comme un moyen de réduire les dépenses du foyer ou d’obtenir une dot:
« Pour certaines familles démunies, marier une fille permet de réduire la charge financière du foyer ou d’obtenir une dot », explique l’organisation.
Le manque de scolarisation, l’insuffisance d’information sur les droits de l’enfant et les difficultés d’application des dispositions légales constituent également des facteurs favorisant la persistance du phénomène.
Pour l’organisation, le mariage avant 18 ans ne doit donc pas être considéré comme une réponse aux difficultés sociales d’une famille. Il peut au contraire compromettre les droits, la scolarité et les perspectives d’avenir de l’enfant.
Des conséquences qui dépassent le foyer
Les conséquences du mariage précoce ne s’arrêtent pas à la vie conjugale.
Pour Corneille Barkley Millimouno, le phénomène contribue notamment à la déscolarisation des filles et les expose à des grossesses précoces.
« Le mariage précoce provoque la déscolarisation massive des jeunes filles, les expose à des grossesses précoces aux conséquences médicales graves et pérennise le cercle vicieux de la pauvreté », affirme-t-il.
Lorsqu’une fille quitte l’école prématurément, ses possibilités d’accéder à une formation professionnelle ou à un emploi peuvent être réduites. Cette dépendance économique peut ensuite se prolonger dans sa vie adulte.
Le phénomène peut ainsi se reproduire d’une génération à l’autre : une jeune fille privée d’éducation dispose de moins de moyens pour améliorer ses conditions de vie et celles de ses futurs enfants.
Fatoumata veut reprendre le contrôle de son histoire
Malgré les difficultés, Fatoumata Binta Sow n’a pas renoncé aux études. Pour elle, l’éducation représente aujourd’hui davantage qu’un parcours scolaire. Elle y voit un moyen de reprendre le contrôle d’une partie de son existence.
Son expérience l’amène également à s’adresser directement aux parents: « Laissez vos filles grandir. Même si elles ont leurs règles très tôt, ne les précipitez pas dans le mariage », plaide-t-elle.
Aux jeunes filles, elle recommande de ne pas abandonner leurs projets par peur de décevoir leurs parents.
Son témoignage est celui d’une jeune femme qui mesure aujourd’hui les conséquences d’une décision prise pour elle alors qu’elle n’avait que 12 ans.
Maintenir les filles à l’école
Pour l’ONG Cœur des Enfants, la lutte contre les mariages précoces passe notamment par la sensibilisation des familles et le dialogue avec les communautés.
L’organisation indique travailler avec des parents, des chefs religieux et des leaders communautaires pour faire évoluer les perceptions autour du mariage des enfants. Elle encourage également le maintien des filles à l’école et met en place des espaces où les jeunes peuvent s’informer sur leurs droits et prendre la parole.
Mais les obstacles restent nombreux. L’ONG cite notamment la résistance de certaines pratiques culturelles, le silence qui entoure certaines unions, la précarité des familles et les difficultés de contrôle des mariages célébrés dans des cadres coutumiers ou religieux.
Pour Corneille Barkley Millimouno, plusieurs leviers doivent être renforcés : l’application effective des lois, le maintien des filles à l’école, l’autonomisation économique des familles et l’implication des leaders communautaires et religieux.
Une enfance qui ne devrait pas être sacrifiée
L’histoire de Fatoumata Binta Sow rappelle qu’un mariage précoce ne se résume pas à une date inscrite sur un acte ou à une cérémonie familiale. Derrière chaque union conclue trop tôt, il peut y avoir une scolarité interrompue, des projets abandonnés et des conséquences psychologiques qui se prolongent dans la vie adulte.
À 12 ans et cinq mois, Fatoumata n’avait pas encore eu le temps de choisir son avenir. Aujourd’hui, son expérience nourrit un message qu’elle adresse aux générations suivantes : laisser les filles grandir, étudier et disposer du temps nécessaire pour décider elles-mêmes de leur avenir.
En Guinée, malgré les campagnes de sensibilisation et les efforts des organisations de défense des droits de l’enfant, la persistance des mariages précoces montre que le changement ne dépend pas uniquement des textes. Il implique aussi les familles, l’école, les communautés et les responsables religieux et coutumiers.
Derrière les statistiques et les campagnes de sensibilisation, le parcours de Fatoumata rappelle ainsi l’enjeu essentiel : protéger une enfant, c’est aussi lui donner le temps de devenir adulte et de choisir sa propre vie.
Sékouba Léno, Stagiaire pour Laguinee.info





