Aux carrefours de Conakry, le scénario se répète chaque jour. Le feu passe au rouge, les véhicules s’immobilisent et les mains se lèvent. Quelques secondes pour solliciter un billet, parfois simplement un geste. Derrière ces mains tendues, il y a des enfants, des femmes, des hommes et des personnes en situation de handicap. Mais surtout, des parcours de vie marqués par la précarité.

Le feu est rouge à Bambéto. Les voitures s’arrêtent les unes derrière les autres. Entre deux véhicules, des silhouettes se déplacent rapidement. Une main frappe à une vitre. Une autre se tend vers un automobiliste. Le temps presse. Quelques secondes plus tard, le feu passe au vert et la file redémarre.
La scène se répète à Hamdallaye, Cosa, Madina ou encore Enco 5. Aux heures de forte circulation, les grands carrefours deviennent des lieux de passage, mais aussi des espaces de survie pour ceux qui n’ont souvent pas d’autre source de revenus.

Dans le bruit des klaxons, au milieu des gaz d’échappement et de la poussière, chacun tente de recueillir quelques francs pour poursuivre sa journée.
Quelques secondes pour survivre
Pour Madame Cécile Leno, sociologue et enseignante-chercheure, cette réalité ne peut pas être expliquée par une seule cause.
« La mendicité à Conakry est un phénomène multifactoriel qui ne peut se réduire à une seule explication », explique-t-elle.
La pauvreté figure parmi les principaux facteurs. Mais elle évoque également l’exode rural, la fragilisation des solidarités familiales et l’insuffisance des mécanismes de protection sociale.

Dans une ville où les revenus sont souvent irréguliers et où l’accès à l’emploi reste difficile pour une partie de la population, la rue devient pour certains un espace de dernier recours.
Et les carrefours ne sont pas choisis au hasard
Les feux de signalisation immobilisent les véhicules. Pendant quelques secondes, automobilistes et mendiants se retrouvent face à face.
« Le carrefour constitue une zone de visibilité maximale et de proximité physique forcée », analyse la sociologue.

Une opportunité de visibilité qui explique en partie la présence importante de personnes qui mendient autour de ces axes très fréquentés.
Des personnes vulnérables particulièrement exposées
Parmi les silhouettes qui circulent entre les véhicules, les personnes en situation de handicap occupent une place particulièrement visible.
Pour la sociologue, leurs difficultés d’accès à l’emploi, les discriminations et le manque d’accompagnement adapté peuvent accentuer leur dépendance à la mendicité.
Cette vulnérabilité est également observée par l’ONG Cœur des Enfants, qui intervient auprès des personnes en difficulté dans les rues de Conakry.
Un représentant de l’organisation décrit un quotidien marqué par l’incertitude: « Hommes, femmes, personnes âgées, personnes handicapées et enfants vivent au quotidien dans une grande vulnérabilité », alerte-t-il.

Dans les rues, l’ONG dit rencontrer des enfants déscolarisés ou en rupture familiale, des personnes handicapées sans soutien et des mères de famille dépourvues de ressources.
Pour ces personnes, la journée peut se résumer à une succession de besoins urgents : trouver de quoi manger, se soigner, se déplacer ou rentrer chez soi.
Les enfants, une vulnérabilité supplémentaire
Lorsque la mendicité concerne les enfants, les conséquences peuvent être plus lourdes.
La rue les éloigne de l’école et les expose à différents risques : violences, abus, accidents ou exploitation.
Pour le représentant de Cœur des Enfants, la priorité est donc claire :
« Pour les enfants, la priorité est le retrait de la rue et la protection. »
L’organisation affirme mener plusieurs actions : prise en charge médicale, écoute psychosociale, scolarisation, formation professionnelle et accompagnement vers des activités génératrices de revenus.
Mais sortir de la rue ne signifie pas toujours y rester éloigné. Lorsque la famille demeure sans ressources, que les possibilités d’emploi restent limitées ou que les structures d’accompagnement manquent de moyens, le retour à la mendicité peut devenir inévitable.
« Ce n’était pas mon choix »
Derrière les chiffres et les analyses, il y a les histoires personnelles.
À Conakry, Maciré Camara, rencontrée dans un grand carrefour de la capitale, raconte comment elle s’est retrouvée à tendre la main.
Pour elle, la mendicité n’était pas un projet de vie. Elle est devenue une réponse aux difficultés rencontrées au fil du temps.
Son histoire rejoint celle de nombreuses personnes rencontrées dans les rues : perte de revenus, absence d’emploi, rupture familiale ou manque de soutien.
Les quelques sommes récoltées au cours de la journée servent alors à couvrir les dépenses les plus immédiates. Mais elles suffisent rarement à sortir durablement de la précarité.
Quand la rue devient la seule option
La situation des personnes en situation de handicap met aussi en évidence les obstacles à l’autonomie.
Sans matériel adapté, sans formation ou sans capital pour démarrer une activité, certaines personnes se retrouvent avec peu d’alternatives.
La rue devient alors non pas nécessairement un choix, mais l’un des rares espaces où elles peuvent obtenir un revenu quotidien.
Pour Cécile Lèno, une réponse durable passe donc par les causes profondes du phénomène.
Elle recommande notamment de renforcer les mécanismes de protection sociale, de développer la formation professionnelle, d’améliorer l’accompagnement des personnes vulnérables et de créer davantage d’opportunités économiques.
L’ONG Cœur des Enfants insiste, elle aussi, sur la nécessité d’une meilleure coordination entre les pouvoirs publics, les organisations de la société civile et les communautés.
Derrière chaque main, une histoire
À Conakry, le feu repasse au rouge. Les véhicules s’immobilisent. Les mains se lèvent à nouveau.
Une femme s’approche d’une voiture. Un enfant traverse entre deux files. Un homme attend quelques mètres plus loin.
Quelques secondes passent. Le feu devient vert. Les véhicules redémarrent et les silhouettes retournent vers le prochain rang de voitures.
La scène paraît ordinaire. Elle ne l’est pourtant pas pour ceux qui la vivent.
Derrière chaque main tendue se trouve une histoire différente : un enfant privé d’école, une mère sans ressources, une famille fragilisée, un accident qui a bouleversé une vie ou encore une personne en situation de handicap qui cherche simplement à subvenir à ses besoins.
À Conakry, réduire la mendicité ne consiste donc pas seulement à éloigner les personnes des carrefours. Le véritable défi est de leur offrir des alternatives suffisamment solides pour que la rue cesse d’être, pour certains, une condition de survie.
Sékouba Léno, Stagiaire pour Laguinee.info





