En Guinée, la question du pouvoir semble toujours revenir au même point : combien de temps un homme doit-il rester au sommet avant que les institutions ne reprennent leurs droits ? Après la déclaration du ministre de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation évoquant le souhait de voir le président Mamadi Doumbouya rester aux commandes pendant plus de vingt-six ans, Dr Faya Lansana Millimouno monte au créneau. Dans une tribune sans détour, l’opposant dénonce ce qu’il considère comme le retour d’une vieille tentation politique : faire passer la fidélité à un dirigeant avant le respect des règles républicaines. Entre rappel historique et interpellation constitutionnelle, il accuse une culture du pouvoir qui, depuis l’indépendance, aurait souvent sacrifié la solidité des institutions sur l’autel des ambitions individuelles. Bonne lecture !
Il existe des déclarations qui ne relèvent ni de l’émotion, ni de l’excès de langage. Elles révèlent une manière de concevoir l’État. Elles trahissent une culture politique. Elles expliquent, à elles seules, pourquoi notre pays peine, depuis l’indépendance, à bâtir des institutions solides.
En souhaitant publiquement que le Président Mamadi DOUMBOUYA demeure au pouvoir pendant plus de vingt-six ans, alors même que la Constitution fixe un mandat de sept ans renouvelable une seule fois, le Ministre de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation n’a pas simplement exprimé une préférence personnelle. Il a remis au premier plan une vieille maladie politique guinéenne : celle qui consiste à substituer le destin d’un homme au destin de la République.
Une telle déclaration appelle plusieurs questions auxquelles chaque Guinéen est en droit d’attendre une réponse. Que devient le principe constitutionnel de l’alternance ? Que deviennent les dispositions qui limitent le nombre de mandats présidentiels ? Que deviennent les clauses d’intangibilité, précisément inscrites dans la Constitution pour empêcher que les règles fondamentales de la République ne soient remodelées au gré des intérêts politiques du moment ? Pourquoi proclamer une limitation des mandats si, dans le même temps, des responsables investis de l’autorité de l’État invitent déjà le pays à regarder au-delà de cette limite ? La Constitution est-elle encore la norme suprême ou n’est-elle devenue qu’un texte provisoire, destiné à être interprété selon les circonstances et les intérêts du pouvoir ?
Ces interrogations dépassent le cas d’un homme. Elles concernent l’avenir même de la République.
L’histoire politique de la Guinée est malheureusement jalonnée d’occasions manquées.
Le Président Ahmed Sékou Touré avait l’occasion historique de poser les fondations d’institutions républicaines suffisamment fortes pour survivre à leurs fondateurs. Il ne l’a pas fait.
Le Président Lansana Conté disposait, lui aussi, de l’expérience et du temps nécessaires pour engager cette transformation. Il ne l’a pas fait.
Le Président Alpha Condé pouvait inscrire son nom dans l’histoire comme celui qui aurait définitivement consacré la primauté des institutions sur les individus. Il ne l’a pas fait.
À chaque époque, les circonstances étaient différentes. Mais un phénomène est demeuré constant : autour du pouvoir ont prospéré des discours qui présentaient la permanence d’un homme comme une condition de la stabilité du pays. Les mêmes réflexes, les mêmes slogans, les mêmes démonstrations de fidélité, les mêmes appels à prolonger le règne du dirigeant du moment. Et, à chaque fois, les institutions ont reculé devant les individus.
Ce ne sont pas seulement les présidents qui portent cette responsabilité historique. Ils ont été entourés, encouragés et parfois enfermés dans une culture politique entretenue par des responsables prompts à confondre loyauté envers la République et dévotion envers celui qui exerce le pouvoir.
Voilà pourquoi le véritable danger pour la Guinée n’est pas seulement la tentation de présidences interminables. Le véritable danger réside dans la permanence d’une catégorie d’acteurs politiques qui, génération après génération, substituent le culte de la personnalité à la culture constitutionnelle. Les présidents changent. Les courtisans, eux, semblent traverser toutes les époques, toujours prêts à célébrer l’homme du moment plutôt que les principes permanents de la République.
Or une démocratie ne se mesure pas à la durée d’un règne. Elle se mesure à la capacité d’un peuple à organiser sereinement la succession de ses dirigeants.
Les grandes nations ne deviennent pas fortes parce qu’elles conservent les mêmes dirigeants pendant plusieurs décennies. Elles deviennent fortes parce que leurs institutions sont suffisamment solides pour fonctionner avec des dirigeants différents, issus d’élections libres, transparentes et crédibles.
Les limitations de mandat ne constituent pas un obstacle à la stabilité. Elles en sont la garantie. Elles rappellent que nul n’est propriétaire du pouvoir et que celui-ci appartient exclusivement au peuple souverain.
Notre pays ne manque ni de ressources naturelles, ni de compétences, ni d’intelligence collective. Ce qui lui fait défaut depuis trop longtemps, c’est une culture politique où les institutions priment enfin sur les hommes.
La Guinée ne se relèvera pas en préparant déjà les conditions d’un troisième, d’un quatrième ou d’un cinquième mandat, quels que soient les artifices juridiques qui pourraient être invoqués demain. Elle se relèvera lorsque chaque responsable public considérera comme un devoir de défendre la Constitution avant de défendre un homme, lorsqu’il rappellera que l’alternance est une force et non une menace, et lorsqu’il comprendra que l’honneur d’un grand serviteur de l’État consiste à protéger les règles du jeu démocratique, même lorsqu’elles limitent les ambitions du pouvoir en place.
L’enjeu dépasse une déclaration. Il engage une génération. Devant nous se dressent deux chemins.
Le premier est celui, si souvent emprunté, où l’on acclame le dirigeant du moment, où l’on banalise les atteintes aux principes constitutionnels et où l’on reporte toujours à demain la construction d’institutions fortes.
Le second est celui de la République : une République où la Constitution est respectée parce qu’elle est la Constitution, où les limitations de mandat ne sont ni discutées ni contournées, où l’alternance est vécue comme l’expression normale de la souveraineté populaire, et où la grandeur d’un chef d’État se mesure moins au nombre d’années passées au pouvoir qu’à la solidité des institutions qu’il laisse derrière lui.
C’est ce second chemin que mérite la Guinée. Car les nations qui entrent durablement dans l’Histoire ne sont pas celles qui fabriquent des présidents à vie. Ce sont celles qui bâtissent des institutions qui vivent plus longtemps que tous les présidents.
Dr Faya Lansana MILLIMOUNO





