Résumé. La crise de congestion qui a affecté le Port autonome de Conakry (PAC) au tournant des années 2025 et 2026 (jusqu’à cent mille conteneurs en souffrance, dont une fraction déroutée vers les ports concurrents du golfe de Guinée) a donné lieu à une réponse publique qui a produit une décrue mesurable de l’engorgement. Cette contribution en analyse la portée, puis établit que, par construction, une réponse d’urgence traite l’épisode sans modifier les paramètres structurels qui le rendent possible. Distinguant le conjoncturel du structurel, elle propose une architecture de solution durable et permanente, ordonnée selon trois horizons emboîtés allant de la consolidation des incitations éprouvées à la refondation institutionnelle du régime portuaire national.

Mots-clés : port autonome de Conakry ; congestion portuaire ; politique publique ; tarification de la rareté ; partenariat public-privé ; régulation des concessions ; gouvernance macro-financière ; logistique d’arrière-pays.
I. Contexte et enjeux
La Guinée traverse une phase de transformation économique dont l’ampleur redéfinit les exigences pesant sur ses infrastructures. L’accélération de l’activité minière (au premier rang de laquelle la mise en exploitation des gisements de fer de Simandou, qui s’ajoute à une production de bauxite déjà considérable), l’intégration croissante du marché national à la faveur du désenclavement routier et l’insertion du pays dans les dynamiques d’échange de l’Afrique de l’Ouest dessinent un horizon de croissance soutenue. Au cœur de cette trajectoire se trouve le PAC, par lequel transite l’essentiel du commerce extérieur de marchandises générales et qui constitue, pour une part de l’hinterland sahélien, une porte d’accès à la mer.
Cette position fait du port bien davantage qu’une infrastructure sectorielle : il est l’artère par laquelle l’économie reçoit ce dont elle dépend, et le point où se mesure, concrètement, la capacité du pays à convertir son potentiel en prospérité partagée. Cette artère opère sous un modèle concessionnaire, dans un espace physique contraint et au service d’un arrière-pays encore largement monomodal, autant de paramètres qui déterminent, en amont de toute conjoncture, la marge de fluidité du système. C’est dire que l’essor minier, formidable opportunité macroéconomique, est aussi une mise à l’épreuve : par le surcroît d’importations qu’il appelle, il soumet le port généraliste à une pression dont l’intensité croît avec le succès même de l’économie.
Les enjeux qui s’attachent à la performance de ce port sont, à proportion de sa centralité, d’ordre national. Le premier est celui de l’approvisionnement et du coût de la vie : la régularité des flux conditionne la disponibilité des biens essentiels et la stabilité des prix, en particulier pour les ménages dont le budget est le plus étroitement tourné vers l’alimentation. Le deuxième est celui de la compétitivité et de la crédibilité : la fiabilité logistique est une variable que les armateurs intègrent dans leurs décisions d’escale, et que les corridors concurrents du golfe de Guinée (Dakar, Abidjan, Lomé) se disputent sans relâche. Le troisième est celui du développement et de la souveraineté économique : selon qu’il est gouverné ou subi, le port peut devenir le mécanisme par lequel la rente minière irrigue le reste de l’économie, ou le goulot qui laisse prospérer une enclave extractive à côté d’un commerce général entravé.
C’est à l’aune de ces enjeux que la présente contribution examine la question portuaire de Conakry. Elle s’attache à distinguer, dans les difficultés du port, ce qui relève de la conjoncture et ce qui tient à la structure, afin d’établir les conditions d’une fluidité durable. L’analyse situe d’abord le port dans sa fonction systémique et son architecture institutionnelle (II), en propose une anatomie chiffrée (III), évalue la portée de la réponse publique (IV), en établit les limites structurelles (V) et trace enfin l’architecture d’une solution durable et permanente (VI).
II. Fonction systémique et architecture institutionnelle

II.1. Un goulot d’étranglement à valeur systémique
Le PAC n’est pas seulement le premier port du pays : il en est, à toutes fins pratiques, le seul débouché maritime d’envergure pour le commerce général. Cette concentration confère à l’infrastructure une valeur systémique au sens propre : une défaillance y produit des effets sans commune mesure avec sa cause, se propageant par seuils jusqu’à gagner l’ensemble de l’économie réelle. Un point unique de passage pour la quasi-totalité des importations est, en théorie des réseaux, un point unique de défaillance. Or la résilience d’un tel nœud tient de l’ouvrage patient bien plus que de l’injonction : elle s’acquiert par la redondance des capacités et la diversification des itinéraires, deux dimensions précisément déficitaires dans le cas guinéen.
Cette centralité s’accompagne d’une spécialisation tranchée. Le PAC n’est pas le canal des grandes exportations minières du pays : la bauxite s’exporte par des terminaux dédiés, à Kamsar et à Dapilon, et le minerai de fer de Simandou emprunte, depuis la fin de 2025, le chemin de fer Transguinéen jusqu’au port neuf de Morebaya, sans transiter par Conakry, où ne subsiste qu’un terminal minéralier de moindre ampleur, exploité par Rusal pour la bauxite et l’alumine. La plateforme de Conakry demeure, pour l’essentiel, le port du commerce général et des conteneurs, celui des importations dont dépend l’approvisionnement des ménages et des entreprises. C’est par ce canal, et non par les exportations de minerai, que l’essor extractif pèse sur lui : la croissance qu’il entraîne gonfle la demande de biens importés (équipements, matériaux, biens de consommation) et, partant, le trafic de conteneurs que Conakry doit absorber.
II.2. Le modèle concessionnaire et la dissociation des fonctions

Le PAC fonctionne selon le modèle dit du port propriétaire (landlord port) : la puissance publique, par l’intermédiaire de l’autorité portuaire, demeure propriétaire du domaine et régulateur de la plateforme, tandis que l’exploitation commerciale est confiée à des concessionnaires privés tenus d’investir dans les équipements et les superstructures. Ce modèle, dominant à l’échelle mondiale, dissocie la fonction régalienne de la fonction marchande ; il en attend des gains d’efficience, au prix d’une asymétrie d’information et d’une relation principal-agent dont la maîtrise constitue le cœur de la gouvernance portuaire. À Conakry, cette logique a conduit à un partage du domaine entre plusieurs opérateurs.
L’architecture concessionnaire s’est constituée par strates. Le terminal à conteneurs, attribué à Getma en 2008 puis, après l’annulation par décret de 2011 (décision qui nourrit un long contentieux arbitral), confié à Conakry Terminal dans le cadre d’un partenariat public-privé de vingt-cinq ans, est exploité par cet opérateur depuis lors ; longtemps filiale du groupe Bolloré, il relève aujourd’hui d’Africa Global Logistics, l’ancienne branche africaine de Bolloré reprise par le groupe MSC à la fin de 2022. Le terminal conventionnel (celui des marchandises non conteneurisées) ainsi que la réhabilitation et l’extension des installations ont fait l’objet, le 10 août 2018, d’une concession de vingt-cinq ans accordée au groupe turc Albayrak, qui l’exploite depuis 2019 par sa filiale Alport Conakry et y a engagé d’importants travaux, dont de nouveaux quais. Un troisième périmètre, dédié à la bauxite et à l’alumine, est exploité par Rusal. La plateforme conjugue ainsi plusieurs concessionnaires sous l’autorité d’un même établissement public. Ces séquences enseignent une chose : une concession ne vaut, en définitive, que ce que vaut dans la durée la régulation qui l’encadre. Une convention, si bien rédigée soit-elle, ne produit ses effets vertueux que si l’autorité concédante dispose de la capacité technique, de l’indépendance et de l’information nécessaires pour en faire respecter les engagements de service et d’investissement, et pour préserver la distinction entre le rôle d’opérateur et celui d’autorité portuaire.
III. Anatomie de la crise de congestion (2025 et 2026)
La crise s’est matérialisée par l’accumulation, sur le terminal et dans les ports voisins, d’un volume de conteneurs sans précédent récent. Le stock de boîtes à destination de la Guinée aurait culminé à environ cent mille unités avant de refluer vers quarante mille en l’espace d’un semestre, une part substantielle de la cargaison demeurant immobilisée à Lomé, Accra, Douala, Dakar et Abidjan. Ce déroutement vers les plateformes concurrentes du golfe de Guinée constitue le symptôme le plus préoccupant de l’épisode : il signale que des armateurs ont, ne serait-ce que temporairement, cessé de tenir Conakry pour une destination logistique pleinement fiable.
Plusieurs facteurs ont concouru à l’engorgement : la saturation de l’espace de stockage du parc à conteneurs, des contraintes d’accostage et de débarquement, des restrictions périodiques de circulation des poids lourds, le non-rapatriement d’un nombre important de conteneurs vides immobilisant des équipements, et la menace saisonnière des pluies, dont chaque journée ralentit les opérations sur les marchandises sensibles à l’humidité. Rapportée à son pic, l’accumulation a été plus que divisée par deux en l’espace d’un semestre, une décrue de l’ordre de soixante pour cent.
IV. La réponse publique à la crise : méthode, instruments et résultats
La réponse publique à la crise se laisse analyser à travers trois dimensions (sa méthode, ses instruments et ses résultats) dont l’examen permet d’en établir la portée effective, et partant les limites. Cet examen n’a pas pour objet de décerner un satisfecit, mais d’identifier ce qui, dans le dispositif d’urgence, mérite d’être prolongé et institutionnalisé.
La méthode, d’abord. Plutôt que de trancher d’autorité, le ministère a choisi la voie de la concertation permanente, réunissant au sein de la communauté portuaire, selon un rythme régulier, l’ensemble des maillons de la chaîne : autorité portuaire, opérateur du terminal, manutentionnaires, consignataires, chambre de commerce et transporteurs. Cette co-construction des mesures, en associant ceux-là mêmes qui en supportent les effets, est la condition de leur acceptabilité et de leur effectivité. Elle a permis d’éviter l’écueil classique des décisions imposées d’en haut, aussitôt contournées par les acteurs.
Les instruments, ensuite. Le passage à un fonctionnement continu, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, accroît la capacité effective de traitement sans investissement lourd et répond à une demande ancienne des opérateurs. Le traitement réservé aux surestaries mérite une lecture attentive. Tant que la congestion privait les marchandises de toute sortie, ces frais s’accumulaient indépendamment de la volonté des réceptionnaires : ils sanctionnaient un blocage systémique, et non une rétention délibérée. La suspension temporaire décidée au plus haut niveau de l’État a donc rempli une fonction d’équité : ne pas pénaliser les opérateurs pour une immobilisation qu’ils ne maîtrisaient pas. À mesure que la fluidité revenait et que la sortie redevenait possible, le rétablissement des surestaries, assorti de l’interdiction de leur rétrofacturation et d’un délai de franchise porté à quinze jours, a logiquement réactivé l’incitation à l’enlèvement sans pénaliser rétroactivement les opérateurs de bonne foi. Loin de se contredire, les deux décisions répondent à un même critère : la nature (systémique ou comportementale) du blocage. La levée des restrictions de circulation des poids lourds et l’institution d’un comité de veille complètent le dispositif.
Les résultats, enfin, sont mesurables. Le stock de conteneurs en souffrance a été plus que divisé par deux en un semestre ; près des deux tiers de l’espace de parc ont été reconquis ; la fluidité du trafic portuaire a été rétablie. La réflexion s’est en outre portée au-delà de l’urgence immédiate : l’annonce d’une stratégie de décentralisation maritime (acheminement d’une partie des marchandises par barges vers des plateformes régionales à Boké ou Dubréka) et les travaux d’extension des quais conduits par les concessionnaires ouvrent le registre structurel. Ces acquis n’épuisent toutefois pas la question : leur efficacité même invite à s’interroger sur leur permanence, ce à quoi s’attache la suite de l’analyse.
V. Au-delà de la conjoncture : le diagnostic structurel
Reconnaître la qualité d’une réponse n’interdit pas (au contraire, il l’exige) d’en mesurer la portée. Par nature, les mesures d’urgence traitent l’épisode, non la pathologie qui le rend possible. Le fonctionnement continu, la calibration des surestaries, la concertation hebdomadaire ont résorbé la file d’attente ; ils n’ont pas modifié les paramètres profonds qui, mécaniquement, la reconstitueront à la prochaine poussée de trafic. Quatre de ces paramètres commandent une action de fond.
V.1. Un choc de demande sur une offre rigide
Au principe de la crise se trouve une asymétrie de dynamique. La demande adressée au port (sous la forme d’importations conteneurisées, tirées par un dynamisme économique d’ensemble que l’essor extractif amplifie) croît selon une trajectoire vive. L’offre de capacité, à l’inverse, se caractérise par son indivisibilité et la lenteur de sa gestation : on n’allonge pas un quai, on ne creuse pas un chenal, on n’étend pas un parc par incréments continus, mais par sauts discrets et coûteux dont la maturation se compte en années. De cette dissymétrie de rythmes naît, en période d’expansion, un décalage où la demande vient buter sur le plafond d’une capacité dimensionnée pour un état antérieur du commerce. Le paradoxe guinéen tient ici en une phrase : alors même que le minerai dispose désormais de ses propres infrastructures d’évacuation, c’est la prospérité qu’il engendre qui, en stimulant les importations, exerce sur le port généraliste une pression croissante. Faute d’une extension programmée de la capacité conteneurisée, le succès économique finit par se payer en congestion.
V.2. La tarification de la rareté : un instrument à calibrer
Le maniement des surestaries illustre la subtilité de la tarification d’une ressource rare. Un terminal à conteneurs est un bien congestionnable, dont l’espace de parc et la fenêtre d’accostage sont rivaux ; les surestaries y jouent, en régime normal, le rôle d’un prix de congestion, en incitant le réceptionnaire à enlever sa marchandise pour ne pas immobiliser un espace utile à autrui. Mais l’instrument suppose, pour produire cet effet, que l’enlèvement dépende effectivement de l’opérateur. Dès lors que le blocage est systémique (lorsque la chaîne elle-même ne permet plus la sortie), la même charge cesse d’orienter un comportement pour devenir une pénalité subie : sa suspension temporaire se justifie alors pleinement, comme l’a montré la décision prise au plus fort de la crise. La leçon de politique publique n’est donc pas qu’il faille s’interdire de suspendre, mais qu’il faille distinguer les situations. Un régime durable gagnerait à être établi sous la forme d’un barème progressif, préservant une franchise raisonnable avant de devenir dissuasif, et assorti d’une clause de suspension clairement encadrée lorsque la congestion procède d’une défaillance de la chaîne et non de la rétention. Ainsi calibré, l’instrument incite sans punir l’impuissance, et la décision de suspendre ou de rétablir cesse de dépendre des circonstances pour obéir à une règle connue de tous.
V.3. La monoculture routière et le déficit de multimodalité
L’évacuation des marchandises constitue le maillon le plus contraint. Elle repose presque exclusivement sur la route et, au sein de celle-ci, sur un accès réservé aux transporteurs affiliés à l’organisation professionnelle reconnue. Cette configuration cumule deux fragilités : la dépendance à un mode unique, vulnérable aux aléas routiers et urbains, et la restriction de la concurrence dans le maillon terrestre, qui renchérit le coût d’évacuation et ralentit la sortie des boîtes. L’absence d’alternative ferroviaire ou fluvio-maritime dédiée au commerce général prive le système de l’obturateur qui, ailleurs, permet d’absorber les pics. Un port dont l’arrière-pays n’est desservi que par un seul mode voit sa capacité effective plafonnée bien en deçà de sa capacité nominale.
V.4. La transmission macro-financière et l’enjeu de crédibilité
Loin de demeurer captive de l’enceinte portuaire, la congestion gagne l’économie nationale par plusieurs canaux. Le premier est inflationniste : les frais d’immobilisation que les chargeurs répercutent sur le fret se transmettent aux prix intérieurs et pèsent d’abord sur le coût de la vie, en particulier pour les ménages dont le budget est le plus étroitement tourné vers l’alimentation. Le deuxième est réel : l’immobilisation de capitaux dans des cargaisons bloquées érode la trésorerie et les marges des opérateurs. Le troisième, enfin, est réputationnel, et donc structurel : la fiabilité logistique est une variable que les armateurs intègrent dans leurs décisions d’escale. La confiance se détruit vite et se reconstitue lentement ; c’est un actif national qu’il faut désormais consolider dans la durée.

V.5. De la cellule de crise à l’institution permanente
Sous les facteurs économiques affleure un enjeu de gouvernance qui n’est en rien un reproche, mais une invitation. La mobilisation collective qui a permis la décrue (réunions régulières, comité de veille, concertation des acteurs) a fait la preuve de son efficacité. La question n’est donc pas de la corriger, mais de la rendre permanente : ce qui a fonctionné comme dispositif d’exception doit être coulé dans une architecture institutionnelle stable, afin de ne plus dépendre de la vigilance d’un moment. Une infrastructure systémique se gouverne par des règles permanentes autant que par des hommes mobilisés. L’expérience du dépôt de carburant de Kaloum, en 2023, qui avait déjà conduit à ériger la gestion des risques en pilier de la gouvernance portuaire, plaide dans le même sens : la résilience est une fonction permanente, non une réponse épisodique.
VI. Vers une solution structurelle et permanente
La solution durable ne consiste pas à substituer d’autres mesures à celles déjà engagées, mais à les prolonger et à les institutionnaliser. Elle s’ordonne selon trois horizons emboîtés, dont chacun consolide le précédent et prépare le suivant. La vertu d’un tel séquencement n’est pas seulement opérationnelle ; elle est de crédibilité, car annoncer simultanément l’urgence et le structurel, sans hiérarchie, expose à ne réaliser ni l’un ni l’autre.
VI.1. Consolider l’acquis (0 à 6 mois)
À court terme, il s’agit de pérenniser ce qui a fait ses preuves. Le fonctionnement continu doit être adossé à une mesure publique et vérifiée de la productivité réelle des quais (mouvements par heure, temps de séjour moyen, taux d’occupation), faute de quoi le « vingt-quatre heures sur vingt-quatre » risque de demeurer nominal. Le régime des surestaries gagnerait à être stabilisé sous la forme d’un barème progressif et durable, doté d’une règle claire de suspension lorsque le blocage relève d’une défaillance de la chaîne plutôt que de la rétention. Un dernier levier relève moins de la création que du plein déploiement. La dématérialisation des formalités existe déjà : le Guichet unique du commerce extérieur, adossé au système douanier SYDONIA, a été complété fin 2024 par un Port Community System censé ramener le traitement de certaines opérations de plusieurs jours à quelques heures. L’enjeu n’est donc pas d’instituer ces outils, mais d’en généraliser l’usage à tous les maillons de la chaîne et d’en garantir l’interconnexion effective, afin que la réduction promise du temps de séjour documentaire (souvent aussi pénalisant que le temps de manutention) se vérifie dans les faits.
VI.2. Structurer l’arrière-pays et la régulation (6 à 24 mois)
À moyen terme, il faut donner sa pleine forme institutionnelle à la décentralisation maritime annoncée par la tutelle. Les plateformes régionales desservies par barges ne produiront leurs effets que si elles sont érigées en véritables ports secs dotés d’un statut douanier clair, capables d’assurer dédouanement, stockage et distribution. De tels arrière-ports déportent la congestion hors du goulot principal et allègent la pression des poids lourds sur les axes urbains. La diversification modale doit l’accompagner : ouverture maîtrisée du maillon routier à la concurrence et amorce d’une desserte ferroviaire ou fluviale du commerce général. Mais la mesure la plus structurante est institutionnelle : la mise en place d’un régulateur portuaire indépendant, distinct du gestionnaire et de l’opérateur, doté du pouvoir d’auditer les coûts, de publier des indicateurs de performance et de faire respecter les engagements concessionnaires. La convention gagnerait à être assortie d’obligations d’investissement contingentes à des seuils de congestion : au-delà d’un taux d’occupation ou d’un temps de séjour donné, l’extension de capacité deviendrait contractuellement exigible. On passerait ainsi d’une concession statique à une concession à déclencheurs.
VI.3. Refonder le régime portuaire (2 à 10 ans)
À long terme, quatre chantiers conditionnent la permanence de la solution. Le premier consiste à tirer pleinement parti d’un découplage déjà largement acquis : la Guinée a doté ses exportations minières d’infrastructures propres (Kamsar et Dapilon pour la bauxite, le chemin de fer Transguinéen et le port de Morebaya pour le fer), de sorte qu’il revient désormais de penser Conakry pour ce qu’il est, le port du commerce général, et d’orienter son développement vers la capacité conteneurisée. Le caractère polyvalent du nouveau corridor ferroviaire (conçu pour le fret général et les voyageurs autant que pour le minerai) et l’émergence de capacités en eau profonde au sud de la capitale ouvrent du reste la possibilité de soulager durablement l’arrière-pays de Conakry, à condition d’une planification intégrée. Le deuxième est capacitaire : un plan directeur de développement portuaire fondé sur des projections de trafic robustes, prévoyant l’approfondissement des accès nautiques et l’extension des quais par anticipation, et non en réaction à la saturation : ce à quoi répond déjà, partiellement, l’annonce de nouveaux quais. Le troisième est normatif : une loi portuaire consacrant la séparation des fonctions, l’indépendance du régulateur, la transparence des conventions et l’ouverture à la concurrence là où elle est possible, afin d’inscrire la prévisibilité au cœur du régime. Le quatrième, enfin, ressortit à la gouvernance macro-financière : le fléchage d’une fraction des rentes extractives vers le financement des infrastructures non minières, par un véhicule de cantonnement transparent. C’est la traduction portuaire de la prévention du paradoxe des ressources : transformer une richesse éphémère en capital logistique durable, et faire du port le mécanisme par lequel la croissance minière se diffuse au reste de l’économie plutôt qu’elle ne l’asphyxie.
VII. Conclusion
Dans sa phase aiguë, la crise de congestion du PAC a appelé une réponse publique qui a produit une décrue réelle et rapide de l’engorgement et rétabli l’approvisionnement des ménages. L’analyse a montré en quoi ces mesures étaient économiquement fondées : au premier chef l’allègement temporaire des surestaries au plus fort du blocage, puis leur rétablissement à mesure du retour de la fluidité. Mais une rémission n’est qu’un rétablissement temporaire, et l’efficacité conjoncturelle d’un dispositif d’urgence ne préjuge en rien de sa capacité à prévenir la récurrence.
L’essentiel se joue désormais ailleurs que dans l’urgence : dans la conversion de l’énergie déployée pendant la crise en une architecture permanente. Trois exigences la résument : pérenniser les incitations qui ont fait leurs preuves, structurer l’arrière-pays et la régulation, et refonder le régime portuaire à la mesure d’une économie qui change d’échelle. Aucune de ces tâches ne relève de la prouesse ponctuelle ; toutes supposent la patience des institutions et la constance des engagements. Or c’est dans le moment où la pression retombe, et non sous son empire, que se décide la récurrence ou l’éradication des crises futures : anticiper, c’est agir avant que la tension ne redevienne crise. À cet horizon, la réussite se mesurera moins à la capacité d’éteindre les crises qu’à celle d’édifier, patiemment, les conditions qui en dispensent.
Adama Guilavogui, PhD, JD.
À propos de l’auteur : Adama Guilavogui est Directeur Exécutif de supervision au sein du Système de la Réserve fédérale des États-Unis. Ses travaux postdoctoraux portent sur le droit des affaires, les banques et la finance, la soutenabilité macroéconomique, l’administration publique et les mécanismes de contrôle institutionnel.
Références bibliographiques
À Conakry, la concession portuaire accordée à une société turque crée la controverse. (2018, 20 août). Jeune Afrique. https://www.jeuneafrique.com/617477/economie-entreprises/a-conakry-la-concession-portuaire-accordee-a-une-societe-turque-cree-la-controverse/
Auty, R. M. (1993). Sustaining development in mineral economies: The resource curse thesis. Routledge.
Banque mondiale. (2007). Port reform toolkit (2ᵉ éd.). https://ppp.worldbank.org/library/port-reform-toolkit-ppiaf-world-bank-2nd-edition
Banque mondiale. (s. d.). Maritime transport and ports in West and Central Africa [document de travail SSATP]. Open Knowledge Repository de la Banque mondiale.
Banque mondiale, & S&P Global Market Intelligence. (2021, 2022). The Container Port Performance Index. https://www.worldbank.org/en/topic/transport/publication/cppi
Collier, P. (2007). The bottom billion: Why the poorest countries are failing and what can be done about it. Oxford University Press.
Communauté portuaire de Conakry. (2026, 2 avril). Décisions de la réunion extraordinaire du 2 avril 2026 [rapportées par la presse guinéenne].
Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement. (s. d.). Review of maritime transport. https://unctad.org/topic/transport-and-trade-logistics/review-of-maritime-transport
de Langen, P. W. (2004). The performance of seaport clusters [thèse de doctorat, Erasmus University Rotterdam]. ERIM.
Engel, E., Fischer, R., & Galetovic, A. (2014). The economics of public-private partnerships: A basic guide. Cambridge University Press.
Guichet unique du commerce extérieur de Guinée, Direction générale des douanes, & Ministère du Budget. (2024, novembre). Lancement du Port Community System (PCS). https://mbudget.gov.gn/2024/11/le-guichet-unique-du-commerce-exterieur-lance-le-port-community-system-pcs/
Hardin, G. (1968). The tragedy of the commons. Science, 162(3859), 1243–1248. https://doi.org/10.1126/science.162.3859.1243
Hughes Hubbard & Reed LLP. (2022). Note relative à l’audit et à la renégociation de la convention de concession du terminal à conteneurs de Conakry.
Laffont, J.-J., & Tirole, J. (1993). A theory of incentives in procurement and regulation. MIT Press.
Ministère des Transports de la République de Guinée. (2026, mars–avril). Communications publiques et conférences de presse relatives à la congestion du Port autonome de Conakry.
Notteboom, T., & Rodrigue, J.-P. (2005). Port regionalization: Towards a new phase in port development. Maritime Policy & Management, 32(3), 297–313. https://doi.org/10.1080/03088830500139885
Ostrom, E. (1990). Governing the commons: The evolution of institutions for collective action. Cambridge University Press.
Pigou, A. C. (1920). The economics of welfare. Macmillan.
Port autonome de Conakry. (s. d.-a). Nos installations portuaires. https://portconakry.gov.gn/nos-installations-portuaires/
Port autonome de Conakry. (s. d.-b). Nos concessions portuaires. https://portconakry.gov.gn/nos-concessions-portuaires/
Presse économique guinéenne (Actuguinee, Ledjely, Mediaguinee, Guinéenews, & Laguinee). (2026). Comptes rendus de la crise portuaire [premier trimestre 2026].
Rodrigue, J.-P. (2024). The geography of transport systems (6ᵉ éd.). Routledge. https://transportgeography.org/
Sachs, J. D., & Warner, A. M. (1995). Natural resource abundance and economic growth (NBER Working Paper nº 5398). National Bureau of Economic Research. https://www.nber.org/papers/w5398
Vickrey, W. (1969). Congestion theory and transport investment. American Economic Review, 59(2), 251–260. https://www.jstor.org/stable/1823678
Note : Les opinions exprimées dans cette tribune sont strictement personnelles et ne représentent en aucune manière les positions officielles de la Federal Reserve System, du Board of Governors, ou de toute autre institution affiliée.





