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Tchad : après la condamnation des huit opposants du GCAP, quelle place reste-t-il pour l’opposition ?

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Le 8 mai 2026, huit dirigeants du Groupe de concertation des acteurs politiques (GCAP) ont été condamnés à huit ans de prison ferme à N’Djamena. Un verdict qui s’inscrit dans une séquence répressive longue, entamée bien avant ce procès. Dissolution de la principale coalition d’opposition, emprisonnement de figures emblématiques, réforme constitutionnelle taillée sur mesure : le Tchad de Mahamat Idriss Déby referme méthodiquement l’espace politique. Reste à savoir ce qu’il en reste.

Arrêtés avant même de pouvoir manifester. Jugés. Condamnés. Et leur coalition dissoute la veille. Pour l’opposition tchadienne, le message du pouvoir est sans ambiguïté.

Le verdict du 8 mai : un coup de massue judiciaire?

Au Tchad, huit leaders de l’opposition tchadienne arrêtés fin avril ont été condamnés le vendredi 8 mai 2026 à huit ans de prison ferme. Il s’agit des dernières arrestations en date de détracteurs du président Mahamat Idriss Déby. Ces opposants appartiennent tous au Groupe de concertation des acteurs politiques (GCAP), la principale coalition d’opposition, et avaient vaillamment contesté l’élection du président Mahamat Idriss Déby en mai 2024.

Ils avaient été interpellés quelques jours avant une « marche de protestation et d’indignation » appelée par le GCAP, manifestation finalement interdite par les autorités. Les opposants étaient poursuivis pour « association de malfaiteurs », « mouvement insurrectionnel », « rébellion » et « détention illégale d’armes de guerre ».

La réaction des avocats de la défense est sans équivoque. « Nous ne sommes pas surpris mais déçus par cette décision de justice qui s’est basée sur des infractions inexistantes », a déclaré Me Moussa Adoum, selon senenews.com, regrettant « qu’on puisse utiliser la justice comme instrument de pression politique ». Il a annoncé vouloir faire appel « pour que la cour puisse statuer sans pression politique ».

La dissolution du GCAP : décapiter l’opposition avant de l’emprisonner

La chronologie des événements mérite d’être regardée de près. Elle révèle une stratégie méthodique. La veille de l’arrestation des huit présidents de partis, le ministre de la Sécurité avait annoncé la dissolution du GCAP par un arrêt de la Cour suprême, exigeant des membres de la coalition qu’ils « cessent immédiatement cette manœuvre, constitutive d’un trouble à l’ordre public », en référence à la manifestation qu’ils organisaient.

Le GCAP, qui fédère 13 partis politiques et des représentants de la société civile, est la seule plateforme à avoir systématiquement contesté les élections et appelé au boycott. En dissolvant d’abord la coalition, puis en emprisonnant ses dirigeants, le pouvoir tchadien a neutralisé simultanément la structure et ses têtes.

Cinq jours après le verdict, la réponse de l’opposition restante ne s’est pas fait attendre. Le porte-parole de la coalition Hissein Abdoulaye s’est adressé directement au pouvoir : « Vous emprisonnez des gens sans motif, sans preuves valables, et vous voulez nous imposer un dialogue ? Ça ne marche pas. Le système en place souhaite quoi ? Qu’on ouvre des couloirs de dialogue, on négocie, on met des portes d’entrée et surtout on ferme la bouche. » 

Une répression qui s’inscrit dans une longue série

Ce verdict n’est pas un coup de tonnerre isolé. Il s’insère dans une trajectoire répressive construite, pièce par pièce, depuis l’accession de Mahamat Idriss Déby au pouvoir.

Depuis son arrivée à la tête du pays, le président Mahamat Idriss Déby a supervisé l’arrestation de plusieurs de ses rivaux, dont le principal leader de l’opposition, Succès Masra, ancien Premier ministre, condamné à 20 ans de prison pour « incitation à la haine » en mai 2025.

Après la condamnation de Succès Masra ou la déchéance de nationalité contre des activistes en exil, certains observateurs voient dans la condamnation des huit leaders du GCAP un nouveau tour de vis autoritaire contre toute voix critique. « Cette crise démontre malheureusement que le Tchad s’enfonce davantage dans une dictature pure et dure, où la pensée unique est imposée par la peur et la répression », déplore Alifa Younous Mahamat, coordinateur en Europe du Parti socialiste sans frontière, selon allafrica.com.

Le cas du chef du Parti socialiste sans frontière illustre l’ampleur de la répression. Le chef de ce parti, Yaya Dillo, a été tué lors d’un raid de l’armée contre le siège du parti en 2024, et son secrétaire général Robert Gam est aujourd’hui en exil après huit mois de détention au secret.

La réforme constitutionnelle : verrouiller le pouvoir à l’infini

Derrière les arrestations, une architecture juridique s’est mise en place pour consolider le pouvoir de manière durable. Début octobre 2025, une révision constitutionnelle établissant un mandat présidentiel de sept ans, renouvelable sans limite, avait été votée à une majorité écrasante par le Parlement, un peu moins de deux ans après l’adoption par référendum de la Constitution. Cette nouvelle mouture, qualifiée « d’autoritaire » par l’opposition, ouvre la voie à un maintien indéfini au pouvoir du président Mahamat Idriss Déby.

Dans un communiqué, le porte-parole du GCAP Max Kemkoye a dénoncé l’« atteinte à la démocratie » d’une réforme qui transforme le Tchad en une « propriété politique au service d’un homme et de son système. » La plateforme dénonce aussi un « climat de terreur », des « intimidations » et des « menaces ».

Mahamat Idriss Déby imite ainsi son père et prédécesseur, qui avait fait de même en 2005 pour supprimer la limitation du nombre de mandats présidentiels. Une continuité dynastique qui ne trompe personne selon Jeune Afrique.

Quel espace reste-t-il pour l’opposition ?

La question est désormais centrale. Une partie de l’opposition tchadienne avait déjà annoncé, en octobre 2025, son retrait de la vie politique pour protester contre la révision constitutionnelle. Selon les partis concernés, continuer à participer à la vie politique dans ces conditions reviendrait à « accompagner un dictateur et légitimer son règne infini ».

Privée de ses cadres, la coalition doit désormais réorganiser sa communication et chercher des appuis extérieurs. Le GCAP entend porter son dossier devant les partenaires internationaux du Tchad, en particulier les chancelleries européennes et les organisations régionales actives en Afrique centrale. La diplomatie française, longtemps liée à N’Djamena par des accords de défense, observe avec prudence l’évolution du dossier.

Sur le plan intérieur, la transition tchadienne s’est prolongée bien au-delà des délais initialement annoncés avant de déboucher sur la consécration institutionnelle de Mahamat Idriss Déby. Les opposants qui contestent la légitimité de cette séquence dénoncent un rétrécissement progressif des libertés publiques, ponctué de procès et d’arrestations.

Le Tchad de Mahamat Idriss Déby emprunte à son père une recette politique éprouvée : dissoudre les coalitions, emprisonner les figures, verrouiller la Constitution et parler de dialogue. Mais sans interlocuteurs libres de parole, quel dialogue est encore possible ? L’opposition tchadienne, décapitée, dispersée entre les prisons de N’Djamena et les capitales d’exil, devra inventer de nouvelles formes de résistance, ou disparaître du paysage politique pour une longue décennie.

 

Laguinee.info

 

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