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Viol en Guinée : « Il faut agir sur les deux facteurs : punir, mais également éduquer », Dr Gnimassou, Sociologue (Entretien)

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Le viol demeure un phénomène qui touche de nombreuses sociétés à travers le monde. En Guinée, malgré une plus grande facilité à parler de ces violences, plusieurs facteurs sociaux et culturels continuent de favoriser leur persistance, notamment la sous-notification des cas, les règlements à l’amiable au sein des familles et le manque de sanctions suffisamment visibles.

Pour mieux comprendre les causes sociales et culturelles de la persistance du viol, le rôle de l’éducation familiale, des rapports de pouvoir entre hommes et femmes ainsi que les mécanismes qui entretiennent le silence autour des violences sexuelles, Ramatoulaye Yacine Baldé, stagiaire à Laguinee.info, s’est entretenue avec Dr Augustin Gnimassou, sociologue.

Dans cet entretien, le sociologue revient sur les facteurs qui favorisent la persistance du viol, l’influence de la socialisation et des normes patriarcales, le rôle ambivalent de la religion, la proximité entre victimes et agresseurs, mais aussi sur la nécessité d’agir à la fois par la sanction, l’éducation et la sensibilisation.

Laguinee.info : D’un point de vue sociologique, quelles sont les principales causes qui expliquent la persistance du viol dans notre société ?

Dr Augustin Gnimassou : Il faut d’abord partir du fait que le viol est un phénomène mondial. Il n’est pas propre à la Guinée ni aux pays africains. C’est véritablement un phénomène qui touche toute l’humanité. Les pays occidentaux, asiatiques, latino-américains, les États-Unis et les pays africains sont tous concernés. La Guinée n’est donc pas forcément un cas particulier.

Sur le plan des facteurs sociaux et culturels qui peuvent expliquer sa persistance, il y a d’abord la sous-notification des cas. Malgré le fait que les gens parlent plus facilement de ces violences, les dénonciations restent insuffisantes.

Il y a également le fait que, lorsqu’un cas de viol est avéré, même lorsque la justice est saisie, certaines familles demandent parfois que la procédure soit abandonnée afin de régler le problème à l’amiable dans le cadre intrafamilial.

Enfin, le manque de sanctions et surtout la faible visibilité de celles-ci contribuent à la persistance du phénomène.

Quel rôle l’éducation familiale et les normes sociales jouent-elles dans la construction des comportements susceptibles de conduire à des violences sexuelles ?

Ce que nous, les sociologues, appelons la socialisation, c’est-à-dire le façonnage de l’individu pour le rendre conforme au modèle de conduite qu’il doit adopter dans sa société, joue un rôle très important dans l’acquisition des comportements et des conduites.

Dans nos sociétés, qui sont des sociétés patriarcales, l’homme est souvent valorisé lorsqu’il exprime sa virilité, sa force et sa capacité à conquérir : conquérir de l’argent, des femmes, des richesses ou des territoires.

Pour beaucoup d’hommes, l’image de la femme peut alors être celle d’un objet à conquérir ou à obtenir, au besoin par la force. Cela explique, à mon avis, en grande partie, les comportements de violence et de violence sexuelle que l’on constate dans de nombreuses sociétés à travers le monde. Ce n’est donc pas seulement un phénomène guinéen.

Chez nous, la religion joue également un rôle à la fois d’entrave et de renforcement de certains comportements. Elle peut contribuer à lutter contre le phénomène puisqu’elle appelle généralement à la non-violence, au respect de l’autre, à la crainte de Dieu et à la prise en compte des conséquences de ce que l’on pourrait appeler nos péchés. Cela peut amener certains hommes à se retenir.

Mais, en même temps, la religion peut aussi intervenir dans l’expression de la virilité, notamment lorsqu’elle favorise l’idée que l’homme doit être le maître, qu’il doit être autoritaire et que la femme doit lui obéir.

La religion joue donc un rôle que l’on pourrait qualifier d’ambivalent dans la perpétuation des viols dans nos sociétés.

Dans quelle mesure les rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes favorisent-ils les violences sexuelles ?

À partir du moment où nos sociétés sont construites sur un rapport de pouvoir favorable à l’homme, celui-ci dispose d’une autorité presque entière sur la femme.

La femme passe ainsi d’un statut de mineure sous l’autorité paternelle à une situation de soumission à son mari, sans toujours disposer du droit à la parole.

Cette infériorisation permanente de la femme peut conduire l’homme à se sentir autorisé à disposer d’elle selon son bon vouloir.

Pourquoi le viol reste-t-il encore entouré de silence dans certaines familles et communautés ?

Il y a d’abord la honte. Dans certaines communautés, beaucoup pensent que si elles révèlent que leur fille ou leur femme a été victime de viol, c’est toute la famille qui portera la honte.

Lorsqu’il s’agit d’une jeune fille, certains craignent également que la révélation du viol compromette ses chances de trouver un mari.

Il existe donc un ensemble de facteurs qui expliquent pourquoi certaines familles préfèrent encore s’enfermer dans le silence face aux violences sexuelles.

Comment expliquer que certaines victimes soient encore culpabilisées, notamment à travers des questions sur leur tenue vestimentaire, leur comportement ou l’endroit où elles se trouvaient ?

C’est un phénomène que l’on retrouve dans différentes sociétés. Même aux États-Unis, pendant longtemps, les femmes victimes de viol devaient justifier leur plainte en fonction de leur tenue vestimentaire au moment des faits : la longueur de leur jupe, le fait que leur poitrine ou leurs jambes soient découvertes, par exemple.

On a ainsi construit l’idée que l’homme serait un être plus ou moins bestial qui, lorsqu’il voit une femme qui s’offre à lui, chercherait naturellement à la prendre. Dans cette logique, la responsabilité était alors reportée sur la femme, à qui l’on reprochait d’avoir porté des vêtements susceptibles de « tenter » l’homme.

Même dans les commissariats et devant les tribunaux occidentaux, c’était longtemps l’une des premières questions posées aux femmes. Avec les avancées de la cause des femmes, celles-ci sont de moins en moins amenées à justifier leur tenue lorsqu’elles portent plainte.

Mais cela n’est malheureusement pas encore toujours le cas dans nos communautés. On estime encore que la femme doit se couvrir et adopter une tenue permettant d’échapper au désir de l’homme ou au regard que celui-ci pourrait porter sur elle.

C’est en partie la raison pour laquelle, dans la religion musulmane, le voile est prescrit aux femmes. Cette prescription est notamment présentée comme un moyen de réduire la tentation et le regard de l’homme sur la femme.

Comment expliquer le fait que l’agresseur soit parfois une personne connue ou proche de la victime ?

Ce n’est pas seulement parfois. Dans la majorité des cas de viol, l’auteur est une personne connue de la famille ou de la victime. La proximité favorise la commission des violences sexuelles.

En dehors de la famille et du cercle des proches, il est plus difficile qu’un inconnu rencontre une fille dans des circonstances permettant de commettre un viol, sauf dans certaines situations, par exemple lorsqu’elle se retrouve seule tard dans la nuit dans un endroit isolé.

En revanche, dans l’intimité de la maison ou de la cour familiale, la victime peut se retrouver avec des personnes en qui elle-même et sa famille ont confiance. Il peut s’agir de frères, mais souvent de cousins, d’oncles ou de voisins. Ces personnes peuvent devenir des auteurs de violences sexuelles lorsqu’une occasion se présente.

Quel rôle joue la perception de l’impunité dans la persistance des violences sexuelles en Guinée ?

Il est difficile de dire que c’est uniquement en raison de l’impunité que le viol persiste. Le plus souvent, le viol peut se produire à la faveur d’une occasion.

Un homme qui, auparavant, n’avait jamais commis ce genre de délit peut se retrouver seul avec une fille. Il peut alors se demander s’il ne pourrait pas avoir une relation avec elle et devenir violent pour satisfaire ce désir.

À ce moment-là, il ne réfléchit plus nécessairement aux conséquences de son acte. Il se concentre sur ce qu’il souhaite commettre immédiatement.

Quand on parle de persistance, il ne faut donc pas considérer que les auteurs agissent toujours dans une logique préméditée. Dans de nombreux cas, le viol peut être favorisé par une situation d’occasion ou d’opportunité.

Les sanctions judiciaires suffisent-elles à faire reculer le viol, ou faut-il agir davantage sur les causes sociales et culturelles du phénomène ?

Il faut agir sur les deux en même temps. Les sanctions judiciaires et pénales jouent un rôle, mais elles ne suffisent pas nécessairement.

Si la seule sévérité des sanctions suffisait à empêcher les viols, les pays qui criminalisent fortement ces actes, comme la Chine, où certains violeurs peuvent être condamnés à mort, ne devraient plus connaître ce phénomène. La peur de la sanction devrait avoir joué son rôle. Or, ce n’est pas toujours le cas.

Il faut donc agir sur les deux facteurs : punir, mais également éduquer. Et cette éducation doit commencer dès le bas âge, notamment au sein de la famille.

Très souvent, ce sont les mamans qui reproduisent certains comportements machistes. Elles peuvent encourager leurs enfants à adopter des comportements considérés comme typiquement masculins, notamment parce que le père n’est pas toujours présent au quotidien.

Il faudrait également que le père, lorsqu’il rentre à la maison, n’affiche pas l’image d’un homme autoritaire qui aurait un droit de vie et de mort sur sa femme et ses enfants, et pour qui tout appartiendrait à la maison, y compris les personnes qui y vivent.

Une telle attitude peut ancrer chez les jeunes garçons l’idée qu’en tant qu’hommes, ils ont le droit de faire ce qu’ils veulent.

Quels changements doivent être opérés en famille, à l’école et dans la société pour prévenir durablement les violences sexuelles ?

C’est une question complexe parce que les attitudes et les comportements mettent du temps à changer. Il faut parfois une, deux ou trois générations pour que les individus modifient profondément leurs conduites.

L’éducation accompagne difficilement cette évolution des comportements. Il faudra donc du temps, de la patience, de la pédagogie, ainsi que beaucoup de communication et de sensibilisation pour que les choses changent.

Prenons l’exemple d’un phénomène social comme l’excision. Cela fait cinquante ans que nous luttons contre cette pratique, mais elle n’a pas disparu.

La lutte contre les violences sexuelles nécessitera également du temps. Et vraiment du temps.

Entretien réalisé par Ramatoulaye Yacine Baldé, stagiaire, pour Laguinee.info.

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