Le 19 juillet dernier, à Lungi, en Sierra Leone, les chefs d’État de la CEDEAO ont, une fois de plus, fixé un cap : 2027 pour le lancement de l’ECO, la monnaie unique ouest-africaine. Le communiqué final parle d’« engagement ferme », de « progrès techniques » et d’une méthode enfin réaliste : une mise en œuvre progressive, réservée aux pays « prêts ». Mais faut-il y voir un tournant décisif ou la énième reformulation d’un serment que l’organisation se fait à elle-même depuis vingt ans ? Et surtout, que peut réellement attendre le citoyen ouest-africain, celui qui vend des tomates à Katsina, qui envoie de l’argent d’Abidjan à Bobo-Dioulasso, ou qui commerce entre Lomé et Accra, d’une monnaie que ses dirigeants annoncent depuis 2003 sans jamais la mettre en circulation ?
Une crédibilité entamée par vingt ans de reports
Le projet ECO n’a rien d’une nouveauté. Envisagé dès 2003, il a déjà été reporté en 2005, 2009, 2015 puis 2020, avant que 2027 ne devienne la nouvelle échéance de référence. Ce simple historique appelle une première question, incontournable : qu’est-ce qui permettrait de croire que cette cinquième date tiendra là où les quatre précédentes ont échoué ? Les critères de convergence macroéconomique, inflation maîtrisée, déficit public contenu et dette soutenable, que la CEDEAO invoque à nouveau comme condition d’entrée sont, pour l’essentiel, les mêmes qui bloquaient déjà le projet il y a dix ans. Si la majorité des économies de la zone peinaient à les remplir simultanément hier, quelles réformes concrètes, quels mécanismes contraignants garantiraient qu’elles y parviendront demain ?
La bascule vers une intégration « à plusieurs vitesses », où seuls les États jugés prêts démarreraient, les autres suivant plus tard, peut se lire de deux façons opposées. D’un côté, c’est un aveu de pragmatisme salutaire : mieux vaut une monnaie crédible portée par quelques économies solides qu’un big bang régional bâclé, qui s’effondrerait dès les premiers chocs externes. De l’autre, c’est le risque d’un ECO à géométrie variable, où certains pays vivraient dans la nouvelle monnaie pendant que leurs voisins resteraient indéfiniment dans une salle d’attente. Cette situation reproduirait, à l’échelle ouest-africaine, les tensions déjà observées dans d’autres unions monétaires à plusieurs cercles.
La question sahélienne : peut-on parler de monnaie « régionale » sans le Mali, le Burkina Faso et le Niger ?
Le sommet de Lungi se tient dans un contexte inédit. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, regroupés dans l’Alliance des États du Sahel (AES), ont officialisé leur retrait de la CEDEAO. Ces trois pays continuent d’utiliser le franc CFA au sein de l’UEMOA et leur place dans le futur dispositif ECO reste, selon les propres termes des observateurs du sommet, « à définir ». Cette situation soulève une interrogation de fond : une monnaie unique ouest-africaine a-t-elle un sens si elle exclut, de fait, une part significative du territoire et de la population de la région ? Le projet ECO a toujours été justifié par l’ambition de dépasser la fracture héritée entre pays anglophones, francophones et lusophones, entre zone CFA et hors-zone CFA. Amputée de trois États sahéliens, la CEDEAO peut-elle encore prétendre porter un projet d’intégration réellement continental à l’échelle ouest-africaine, ou bien l’ECO devient-il, de facto, le projet d’un sous-ensemble de pays côtiers ?
À cela s’ajoute une question institutionnelle plus discrète, mais tout aussi cruciale : comment harmoniser, dans un même espace économique, la coexistence du franc CFA, dans les pays qui le conservent, du naira nigérian, du cedi ghanéen et d’autres monnaies nationales, chacune soumise à des régimes de change et des politiques monétaires différents ? Les consultations techniques entre la Commission de la CEDEAO et les banques centrales, ainsi que l’Agence monétaire de l’Afrique de l’Ouest, sont présentées comme des avancées. Mais avancer sur le papier institutionnel, avec l’enregistrement de la marque « ECO » auprès de l’OAPI et la création d’une Task Force présidentielle rejointe par la Guinée, est-il comparable à trancher les questions de fond ? Qui contrôlera la future banque centrale régionale ? Selon quelles règles les réserves de change seront-elles mutualisées ? Quel pays acceptera de perdre, même partiellement, sa souveraineté monétaire au profit d’un ensemble régional ?
Ce que l’ECO promet aux populations, et ce qu’il ne garantit pas
Sur le papier, les bénéfices attendus sont connus : une monnaie unique réduirait les coûts de change entre pays membres, faciliterait le commerce intra-régional, aujourd’hui l’un des plus faibles d’Afrique, et offrirait aux petits commerçants, aux transporteurs et aux diasporas un instrument d’échange plus stable que la juxtaposition actuelle de monnaies nationales souvent volatiles. Pour un continent où le commerce entre pays voisins reste freiné par la multiplicité des devises et les frais de conversion, l’argument a du poids.
Mais une question mérite d’être posée sans détour : une monnaie unique est-elle, en elle-même, un gage de prospérité ou seulement un cadre qui amplifie les dynamiques déjà à l’œuvre, positives comme négatives ? L’expérience d’autres unions monétaires enseigne qu’une monnaie commune, sans convergence économique réelle et durable entre ses membres, ne fait pas disparaître les écarts de compétitivité. Elle peut, au contraire, les rigidifier en privant les pays les plus fragiles de l’outil de dévaluation qui leur permettait, jusque-là, d’amortir leurs chocs économiques. Si le Nigeria, première économie de la région mais historiquement réticent à arrimer sa monnaie à un ensemble régional, venait à intégrer pleinement le dispositif, quel effet aurait le poids économique nigérian sur les équilibres monétaires des autres membres, plus petits ?
Il faut aussi s’interroger sur le rythme imposé aux populations elles-mêmes. Un changement de monnaie touche le quotidien le plus concret : l’épargne, les salaires, les prix et la confiance dans le système bancaire. L’histoire récente de zones monétaires en transition montre que ces bascules, mal préparées ou mal expliquées, peuvent nourrir la défiance et l’inflation perçue, même quand l’inflation réelle reste maîtrisée. La CEDEAO a-t-elle, à ce stade, une stratégie de communication et d’accompagnement des populations à la hauteur de l’ambition technique affichée par ses experts et ses banques centrales ?
Une organisation encore capable de porter ce projet ?
Reste la question la plus large, et sans doute la plus politique : la CEDEAO, déjà fragilisée par le départ de trois de ses membres, secouée par des crises sécuritaires persistantes au Sahel et par des tensions récurrentes entre ses États sur des dossiers de gouvernance, dispose-t-elle aujourd’hui de l’autorité et de la cohésion nécessaires pour imposer une discipline budgétaire et monétaire commune à quinze, ou douze, États souverains ? La monnaie unique européenne, souvent citée en référence, a mis des décennies à se construire, appuyée sur des institutions supranationales robustes et des mécanismes de solidarité budgétaire que la CEDEAO ne possède pas encore sous une forme comparable. Vouloir aller plus vite que l’Europe, avec des économies aux niveaux de développement bien plus hétérogènes, est-ce faire preuve d’ambition légitime ou sous-estimer l’ampleur des conditions préalables à un tel projet ?
Une échéance à observer plus qu’à célébrer
Le sommet de Lungi a le mérite de la franchise. Contrairement au sommet d’Abuja de décembre 2025, où les difficultés avaient contraint à revoir le calendrier, les dirigeants ouest-africains assument désormais une trajectoire à deux vitesses plutôt qu’une date unique imposée à tous. Ce réalisme est-il le signe d’une maturité nouvelle dans la conduite du projet ou simplement une manière habile de repousser, une fois de plus, l’échéance de la décision définitive en la fractionnant entre pays « prêts » et pays « accompagnés », sans qu’aucun calendrier contraignant ne pèse véritablement sur personne ?
Pour les populations d’Afrique de l’Ouest, l’enjeu dépasse la seule question technique de la convergence macroéconomique. Il s’agit de savoir si l’ECO restera, comme souvent avant lui, un symbole d’intégration régionale brandi dans les communiqués finaux des sommets, ou s’il deviendra enfin l’instrument concret d’échanges facilités, de stabilité renforcée et de résilience économique que ses promoteurs annoncent depuis plus de deux décennies. La prochaine réunion de la Task Force présidentielle, prévue avant le sommet ordinaire de décembre 2026, dira peut-être si 2027 marque enfin une rupture avec l’histoire des rendez-vous manqués ou s’il faudra, une fois de plus, réécrire cette tribune dans quelques années, avec une nouvelle date à la place de la précédente.
La rédaction de Laguinee.info





