Un récit brut, sans fard. Dans un enregistrement audio de sept minutes transmis à la rédaction de Laguinee.info, le procureur Ousmane Sankhon, avocat général auprès de la cour d’appel de Conakry, est revenu avec une émotion contenue sur les violences électorales qui ont secoué Samana, dans la préfecture de Beyla, le 1er juin 2026. Des violences d’une telle intensité qu’un policier affecté à sa sécurité a été gravement blessé.
Le magistrat, dépêché sur place pour superviser le déroulement du triple scrutin, ne masque ni son indignation ni sa consternation. « Je tiens à décrire une situation abjecte, même s’il faut le dire comme ça, très critique, qu’on a traversée hier dans la soirée du 1er juin 2026, à Samana, dans Beyla, dans le cadre de la gestion du processus électoral », introduit-il d’une voix grave.
Un accueil « déloyal » et des conditions indignes
Avant même l’irruption des violences, c’est d’abord la précarité de sa mission que le procureur tient à souligner. Arrivé le 31 mai à 21 heures avec son équipe, il affirme avoir été reçu par le sous-préfet « de la manière la plus déloyale ». « Ni le logement de fonction ou de proximité, ni aucun soin adéquat ne nous a été réservé », déplore-t-il. Sans l’intervention du vice-maire de la localité, qui leur a trouvé un abri de fortune, le procureur, son chauffeur — un neveu — et un garde-paix auraient passé la nuit à la belle étoile. « À même le sol », précise-t-il, décrivant une absence totale de dispositif de sécurité et de véhicule de service.
« Par esprit patriotique, j’ai pris la mesure, comme tout le monde, pour me rendre sur les lieux, comme d’habitude, à l’accoutumée pour faire mon devoir », explique-t-il, amer.
L’assaut : coupe-coupe, cailloux et coups de feu
Le lendemain, les opérations de centralisation des procès-verbaux débutent péniblement. Vers 15 heures, alors qu’à peine 20 % des PV ont été réceptionnés, la situation bascule brutalement. « À notre grande surprise, on a été envahis par un groupe de loubards composés de femmes, de jeunes hommes, de vieilles personnes même, armés de coupe-coupe, de cailloux et, en fin de compte, il y a même eu des coups de fusil qu’on a entendus », relate le procureur.
Face à cette foule hostile, c’est la débandade. « Devant cette situation, nous étions obligés de prendre la brousse en compagnie du préfet, ainsi que toutes les autorités accompagnées par certaines forces de l’ordre qui ont vraiment eu la gentillesse de nous sécuriser de la manière la plus humaine, en bon africain », poursuit-il, rendant un hommage appuyé à l’un des gendarmes présents. « Sans la présence de ce gendarme-là, aujourd’hui, moi je ne serais pas en train de vous parler. »
Ce gendarme, comme d’autres éléments déployés sur place, opérait dans des conditions matérielles désastreuses, selon le magistrat. « Il avait fallu qu’on prenne de l’argent sur nous-mêmes pour leur trouver le déjeuner et la popote, et puis essayer de gérer, d’évoluer en équipe », raconte-t-il, soulignant l’abandon dans lequel ces hommes ont été laissés.
Blessé grave parmi les forces de l’ordre
Au cœur de cette débâcle, un policier, dont l’identité n’a pas été communiquée, a été grièvement touché. Sa blessure, conséquence directe des affrontements, vient alourdir un bilan déjà marqué par les scènes de chaos : maisons, magasins et boutiques incendiés sous les yeux impuissants des autorités en fuite.
« Nous ne pouvions pas rester. Nous étions obligés de quitter les lieux pour venir à Beyla et attendre la suite », justifie Ousmane Sankhon, décrivant des citoyens laissés à leur sort, des présidents de bureaux de vote ayant abandonné procès-verbaux et bulletins, et des électeurs ayant « cherché leurs petites têtes » pour sauver leur peau.
Un sauvetage in extremis
Ce n’est que deux à trois heures plus tard, après de multiples difficultés, qu’une équipe de renforts de gendarmerie et de police, dépêchée depuis Beyla, parvient à extirper le procureur et son groupe. « Ils sont venus, après plusieurs tracasseries, on a été extirpé des lieux pour être déposé à Beyla », résume-t-il, précisant avoir pu compter sur l’intervention du procureur général de Kankan et, croit-il, du ministre de la Justice, alerté par la hiérarchie.
Réfugié à Beyla au moment de l’enregistrement, le magistrat attendait des nouvelles de Samana et d’éventuelles dispositions pour la suite. Son récit, livré sans emphase mais avec une précision glaçante, met en lumière les conditions extrêmes dans lesquelles le processus électoral s’est déroulé dans certaines localités du pays. Et le prix payé, dans leur chair, par ceux qui étaient chargés d’en garantir la légalité.
Laguinee.info





