En l’espace de 72 heures, le Sénégal a vécu une séquence politique d’une intensité rare. Le limogeage d’Ousmane Sonko de la Primature le 22 mai, la démission d’El Malick Ndiaye du perchoir le 24 mai, et la convocation des députés ce mardi 26 mai pour élire un nouveau président de l’Assemblée nationale et réintégrer Sonko dans l’hémicycle, tout s’enchaîne à une vitesse qui laisse peu de doute sur la direction que prend la crise. Dakar est à l’aube d’une cohabitation institutionnelle sans précédent.
Le président Diomaye Faye a voulu reprendre la main. Sonko s’apprête à lui tenir tête, depuis le perchoir.
La mécanique d’une recomposition en temps réel
C’est par le décret présidentiel n°2026-1128 signé le vendredi 22 mai 2026 que le président Bassirou Diomaye Faye a officiellement mis fin aux fonctions de son Premier ministre Ousmane Sonko, entraînant par conséquent la dissolution immédiate du gouvernement.
Mais ce qui aurait pu être une simple reconfiguration gouvernementale s’est immédiatement transformé en séisme. Dans les 24 heures qui ont suivi, trois responsables de structures administratives ont démissionné, notamment le directeur général du musée des civilisations noires, le directeur du SONACOS et la présidente du conseil de l’agence de développement local.
Puis un communiqué a annoncé une convocation des députés le dimanche 24 mai 2026 avec comme ordre du jour la « réintégration du député Ousmane Sonko » et l’élection d’un nouveau président de l’institution parlementaire.
La mécanique est celle d’une recomposition politique organisée, rapide et délibérée. El Malick Ndiaye libère le perchoir. Sonko retrouve son siège de député. Les députés Pastef qui détiennent la majorité, élisent leur chef naturel à la tête de l’Assemblée. En 72 heures, ce qui ressemblait à une victoire de Diomaye se transforme en configuration politiquement explosive.
Le fondement juridique du retour de Sonko
La réintégration de Sonko à l’Assemblée nationale n’est pas une manœuvre politique improvisée. Elle repose sur un fondement juridique solide. Les membres du Bureau ont examiné « la demande de réintégration du Député Ousmane SONKO, qui avait suspendu son mandat », conformément aux dispositions de l’article 124 du Règlement intérieur de l’Assemblée nationale.
Cette procédure s’appuie sur l’article 124 du règlement intérieur de l’Assemblée nationale, qui prévoit qu’un député élu retrouve automatiquement son siège à la fin de ses fonctions au gouvernement.
En d’autres termes, Diomaye, en limogeant Sonko de la Primature, lui a involontairement ouvert la porte du Parlement. L’acte qui devait affaiblir le chef de Pastef est précisément celui qui lui permet de se repositionner dans l’institution la plus puissante après la présidence.
Sonko président de l’Assemblée : le scénario confirmé
L’information est désormais confirmée : Ousmane Sonko sera installé président de l’Assemblée nationale du Sénégal mardi prochain.
Dans les milieux politiques sénégalais, beaucoup voient dans la démission d’El Malick Ndiaye un prélude à une prise de contrôle du Parlement par Ousmane Sonko. Le leader historique du Pastef conserve une influence considérable au sein de la majorité parlementaire issue des dernières législatives. Et pour cause : le Pastef avait remporté une large victoire aux législatives en s’accaparant 130 sièges sur les 165 que compte le Parlement.
Avec une telle majorité, l’élection de Sonko à la présidence de l’Assemblée nationale relève de la certitude arithmétique. La vraie question n’est pas de savoir s’il sera élu, mais quelles en seront les conséquences pour le rapport de forces au sommet de l’État.
La cohabitation institutionnelle : un verrou constitutionnel pour Diomaye
C’est ici que la situation devient particulièrement complexe sur le plan juridique et politique. Si Sonko prend la tête de l’Assemblée nationale, Diomaye se retrouve dans une configuration de cohabitation institutionnelle, une configuration que le droit sénégalais encadre, mais qui n’a jamais été testée à ce niveau de tension.
La Constitution sénégalaise donne au président le pouvoir de dissoudre l’Assemblée nationale. Mais ce pouvoir est encadré. Diomaye ne peut pas dissoudre l’Assemblée nationale avant novembre 2026, soit deux ans après le début de la législature.
Pendant les six mois qui restent jusqu’à cette échéance, il sera constitutionnellement dans l’impossibilité de mettre fin au mandat des députés, y compris si Sonko, depuis le perchoir, transforme l’Assemblée en forteresse de résistance.
Avant même son limogeage, Sonko avait anticipé ce risque. Il avait fait porter par Pastef une proposition de loi limitant le droit de dissolution de l’Assemblée nationale à une seule fois par mandat présidentiel, toute tentative supplémentaire obligeant le chef de l’État à remettre son propre mandat en jeu. Une initiative qui, aujourd’hui, prend tout son sens.
Les armes parlementaires de Sonko contre Diomaye
Un Sonko président de l’Assemblée nationale dispose d’un arsenal institutionnel considérable pour contraindre le président de la République. Plusieurs mécanismes sont à sa disposition.
Le premier est la motion de censure. « Si les députés décident de déposer une motion de censure ou de défiance, ils en ont les moyens », rappelle Babacar Ndiaye, directeur de recherche au think tank Wathi.
Avec 130 sièges sur 165, Pastef peut renverser n’importe quel gouvernement que Diomaye tenterait de former avec une majorité alternative.
Le deuxième est le blocage budgétaire. Le budget de l’État doit être voté par l’Assemblée. Si Sonko et sa majorité refusent d’adopter le budget du gouvernement de Diomaye, c’est l’ensemble de l’action publique qui se retrouve paralysée.
Le troisième, plus symbolique mais politiquement dévastateur, est le contrôle de l’agenda législatif. Le président de l’Assemblée fixe l’ordre du jour des travaux parlementaires. Sonko pourrait utiliser ce levier pour bloquer les réformes souhaitées par Diomaye ou pour promouvoir celles de Pastef.
Diomaye peut-il survivre politiquement à cette configuration ?
En décidant de mettre fin aux fonctions de Sonko, Diomaye n’a pas seulement opéré un changement de gouvernement. Il a probablement enclenché une recomposition brutale du rapport de force au sommet de l’État. Car derrière l’acte juridique, apparemment classique dans un régime présidentiel, se cache une rupture politique d’une intensité rare, presque fondatrice, entre deux hommes que tout liait hier et que tout oppose désormais dans l’exercice concret du pouvoir.
Diomaye doit désormais nommer un nouveau Premier ministre, qui devra obtenir l’approbation des députés dans un délai de trois mois. Or avec Sonko à la présidence de l’Assemblée et Pastef en majorité absolue, toute nomination d’un Premier ministre hostile à Sonko serait immédiatement renversée. Diomaye est constitutionnellement obligé de gouverner avec une Assemblée que contrôle celui qu’il vient de limoger.
L’Assemblée nationale, si elle reste dominée par des forces proches de Sonko, peut devenir un espace de résistance, voire de blocage, notamment à travers les mécanismes de contrôle du gouvernement et la motion de censure.
Pastef : une crise interne ou une stratégie concertée ?
La question que beaucoup se posent à Dakar est celle-ci : est-ce que Diomaye et Sonko jouent un jeu concerté, une répartition des rôles entre l’exécutif et le législatif, ou est-ce une véritable fracture irréversible ?
Le tandem mythique de 2024 est entré en cohabitation tendue. Diomaye cultive l’image du président apaisant et institutionnel, structurant sa coalition personnelle pour s’affranchir du poids de Pastef. Sonko, charismatique et radical, refuse de céder le terrain.
Les deux scénarios coexistent pour l’instant. Celui d’une rupture réelle, où deux anciens alliés deviennent des rivaux institutionnels. Et celui d’une distribution des rôles assumée, où Diomaye gouverne depuis l’Élysée sénégalais pendant que Sonko contrôle le Palais du Parlement, chacun sur son terrain, sans se neutraliser mutuellement.
Le comportement de Sonko dans les prochaines semaines tranchera entre ces deux lectures.
Le Sénégal entre dans une ère institutionnelle inédite
Ce mardi 26 mai, lorsque les députés se retrouveront pour élire le nouveau président de l’Assemblée nationale, le Sénégal franchira une nouvelle étape dans une crise politique sans précédent depuis l’alternance de 2024. Si Sonko est élu au perchoir, ce qui est désormais quasiment certain, le pays entrera dans une configuration où l’exécutif et le législatif seront contrôlés par deux hommes qui ne se parlent plus en bons termes, liés par un passé commun et séparés par une ambition qui ne peut plus se partager.
Diomaye dispose du pouvoir de dissoudre l’Assemblée, mais pas avant novembre 2026. Sonko dispose d’une majorité parlementaire écrasante, mais sans la légitimité présidentielle. Et entre les deux, le Sénégal devra trouver un chemin pour continuer à gouverner, à réformer, à tenir ses engagements économiques et sociaux dans un contexte déjà fragilisé.
L’Afrique de l’Ouest retiendra son souffle ce mardi. Parce que ce qui se joue à Dakar en ce moment n’est pas seulement une querelle entre deux hommes politiques. C’est un test grandeur nature de la robustesse des institutions démocratiques sénégalaises face à leurs premières vraies turbulences depuis l’alternance historique de 2024.
Laguinee.info





