Depuis le 22 avril 2026, une polémique d’une rare virulence secoue les médias guinéens et ouest-africains. En cause : une chronique du journaliste sénégalais Cheikh Yérim Seck annonçant la « fin très proche du régime Doumbouya », suivie de contre-attaques venues de Conakry et d’une intervention inattendue de l’ancien président de la transition, Moussa Dadis Camara. Revenons sur les faits, tous les faits, pour remettre les pendules à l’heure.
Les faits : une chronologie qui éclaire tout
Tout commence le 22 avril 2026. Sur la plateforme Senegal7, Cheikh Yérim Seck, ancien “grand” reporter de Jeune Afrique, désormais fondateur de son propre média Yerimpost, diffuse une chronique au titre provocateur : « Fin très proche du régime Doumbouya en Guinée ». La sortie fait l’effet d’une bombe à Conakry.
La réaction du pouvoir guinéen ne se fait pas attendre. Ousmane Gaoual Diallo, porte-parole du gouvernement, monte au créneau et qualifie publiquement les propos de Yerim Seck de diffamatoires : « Accuser sans preuve, salir des institutions et mettre en cause les plus hautes autorités d’un État est inacceptable », déclare-t-il, appelant à « stopper les récits toxiques contre la Guinée ».
Le 2 mai 2026, Yerim Seck récidive avec une nouvelle publication intitulée « Les cafards dans les placards de Doumbouya & co », envenimant encore davantage la polémique.
C’est alors qu’intervient un acteur inattendu. Le 4 mai 2026, dans l’émission Le Franc Parler, Moussa Dadis Camara, ancien président de la transition guinéenne de 2009, prend la parole et formule des accusations précises et graves contre le journaliste sénégalais.
Ce que Dadis Camara a déclaré publiquement (4 mai 2026) dans l’émission » Le Franc-parler »
Selon ses déclarations, peu après son coup d’État de fin 2008, Cheikh Yérim Seck se serait présenté dans son bureau et lui aurait proposé un contrat de communication trimestriel, monnayé à hauteur de 500 000 dollars ou euros, pour « laver son image » auprès des médias internationaux. Dadis affirme avoir refusé. Ce refus aurait été suivi, toujours selon lui, par la publication d’articles à charge dans Jeune Afrique.
Un journaliste ivoirien, Félix Bony, avait déjà corroboré cette version dès mai 2021, affirmant avoir été témoin oculaire de la sortie irritée de Yerim Seck du camp Alpha-Yaya-Diallo, juste avant la parution d’un portrait sévèrement critique du capitaine dans le magazine.
Ni Jeune Afrique ni Cheikh Yérim Seck n’ont, à ce jour, répondu publiquement à ces accusations.
Dans cette même intervention, Dadis Camara a également fait allusion aux révélations de Yerim Seck sur le régime de Doumbouya, laissant entendre que des pratiques similaires, sous-entendu des sollicitations financières déguisées, auraient cours avec les autorités actuelles de Conakry. Une insinuation lourde de sens, qui a alimenté une nouvelle vague de réactions.
Le contexte judiciaire de Dadis : une donnée que l’on ne peut ignorer
Pour comprendre la complexité de cette affaire, il faut rappeler un fait capital que beaucoup ont éludé dans le feu des échanges : Moussa Dadis Camara a été condamné en juillet 2024 à vingt ans de réclusion criminelle pour crimes contre l’humanité dans le cadre du massacre du 28 septembre 2009 au stade de Conakry. Il a ensuite été gracié le 28 mars 2025 par le ggénéral d’alors, Mamadi Doumbouya lui-même, officiellement pour raison de santé.
Cette grâce présidentielle crée un lien politique implicite entre les deux hommes. Elle explique en partie pourquoi l’intervention de Dadis dans ce débat a été perçue par certains observateurs comme une manière indirecte de soutenir le régime en place, tout en réglant un vieux compte personnel avec Yerim Seck.
Quoi qu’il en soit, ce contexte judiciaire n’enlève rien à la dignité de la fonction qu’il a occupée. Il appartient à la justice, et à elle seule, de juger les actes de gouvernance. La polémique médiatique n’est pas le bon tribunal.
L’appel à l’entourage de Dadis : épargnez-le de ces joutes
Aux proches, aux soutiens et à l’entourage de Moussa Dadis Camara, cette tribune adresse un message clair et direct : ne laissez pas l’ancien président s’exposer davantage dans des querelles médiatiques qui le fragilisent plus qu’elles ne le servent.
Dadis Camara a occupé la présidence de la République de Guinée. Ce fait historique est inaltérable. À ce titre, quelle que soit l’appréciation que l’on porte sur son bilan, et la justice a dit ce qu’elle avait à dire, il mérite le respect élémentaire dû à la fonction. Non par oubli, non par amnistie morale, mais parce que la dignité des institutions guinéennes passe aussi par le traitement que l’on réserve à ceux qui les ont incarnées.
Un ancien chef d’État qui descend dans l’arène des invectives médiatiques, même pour défendre sa propre réputation, y laisse inévitablement une part de sa stature. Ses révélations sur Yerim Seck, vraies ou fausses, la justice en décidera, auraient mérité un autre cadre qu’une émission de plateau télévisé. C’est à la justice qu’il appartient de trancher, pas aux réseaux sociaux.
À Yerim Seck : la liberté de la presse n’est pas un blanc-seing
Cheikh Yérim Seck semble être un journaliste de talent. Son parcours au sein de Jeune Afrique, ses enquêtes sur les milieux du pouvoir africain lui ont peut-être valu une réputation solide. Mais le talent n’exonère pas de l’éthique.
Les voix guinéennes qui se sont élevées contre lui depuis le 22 avril soulèvent des questions légitimes. Plusieurs observateurs rappellent que Yerim Seck, selon les accusations formulées, n’a pas mis les pieds sur le terrain guinéen pour vérifier les informations qu’il prétend révéler. Un journaliste digne de ce nom documente, confronte ses sources et offre un droit de réponse. Annoncer « la fin très proche d’un régime » sans preuve publiée, sans source identifiée, relève davantage de la prophétie politique que du journalisme d’investigation.
Sur le plan juridique, le juriste guinéen Kalil Camara a précisé que si les propos de Yerim Seck étaient jugés diffamatoires à l’encontre du président Doumbouya, la procédure appropriée serait une saisine diplomatique de la justice sénégalaise par les autorités guinéennes, conformément au droit international, et non des appels à la mobilisation populaire. La loi existe. Qu’elle soit saisie si nécessaire.
Des faits, du droit, et du respect
Cette affaire n’a pas besoin de nouveaux protagonistes pour s’envenimer davantage. Elle a besoin de clarté. Que Yerim Seck réponde aux accusations de Dadis Camara devant qui de droit, la justice sénégalaise ou l’opinion publique, avec des preuves, pas avec de nouvelles chroniques incendiaires. Que les autorités guinéennes, si elles s’estiment lésées, empruntent la voie diplomatique et judiciaire plutôt que celle de la surenchère verbale.
Et que l’entourage de Moussa Dadis Camara comprenne ceci : un ancien président ne gagne rien à se battre sur le terrain médiatique. Sa dignité est un bien trop précieux pour être exposé aux aléas d’une polémique de plateau. Qu’on lui épargne ces joutes. Il les mérite.
La Guinée mérite un débat public à la hauteur de ses défis. Elle mérite des journalistes rigoureux, des institutions respectées, et des anciens dirigeants dont la parole pèse — parce qu’elle est rare, mesurée, et étayée.
Laguinee.info





