À Dubréka, au cœur d’un quartier animé mais discret, se cache un atelier qui semble à première vue banal. Mais dès que l’on franchit la porte, un monde prend vie. L’odeur du bois fraîchement taillé emplit l’air, les copeaux jonchent le sol, et partout, des outils reposent, attendant la main de celui qui sait leur donner vie. Cet atelier appartient à Raphaël Soubana Sandouno, un jeune artiste qui a choisi de transformer le bois en émotions, en histoires et en héritages.

Architecte Designer de formation, Raphaël n’avait pas prévu de devenir sculpteur. Après ses études à l’Institut Supérieur des Arts Mory Kanté de Dubréka (ISAMK), il aurait pu se tourner vers l’architecture, concevoir des bâtiments ou des structures modernes. Mais quelque chose l’a attiré ailleurs. « Au départ, je ne pensais pas faire de la sculpture mon métier », raconte-t-il avec un sourire qui trahit sa passion. « Mais plus je voyais les œuvres à Ratoma, les sculptures du Dahomey, celles de l’Égypte ancienne, et même les héros grecs en relief à la télévision, plus j’avais envie d’essayer. Je voulais tester ma créativité, ma dextérité, voir jusqu’où mes mains pouvaient raconter une histoire. »

Cette fascination est devenue obsession. Chaque après-midi, Raphaël s’installe dans son atelier et travaille le bois, parfois des heures durant, à créer des formes qui semblent surgir d’elles-mêmes. Il ne sculpte pas seulement des objets : il sculpte des émotions, des mémoires, des récits. Portraits, paysages, motifs géométriques, décorations… tout peut devenir une œuvre entre ses mains. « Tout ce qui peut être fait en tableau, je le fais », dit-il en montrant un relief récemment achevé, un portrait délicatement gravé, où la lumière semble danser sur le bois.

Pour lui, la sculpture possède une dimension unique : sa tridimensionnalité. « On peut voir l’œuvre sous tous les angles, la toucher, sentir la profondeur… c’est tangible, c’est vivant », explique-t-il. Bois, fer, pierre ou plastique : peu importe le matériau, pour Raphaël, tous sont des instruments de création, chacun offrant ses propres défis et opportunités. Chaque pièce est un dialogue intime entre l’artiste et la matière, une interaction qui révèle sa sensibilité et sa technique.

Mais cette passion ne suffit pas à garantir un quotidien facile. Comme beaucoup d’artistes en Guinée, Raphaël fait face à des difficultés économiques. « Honnêtement, je n’arrive pas vraiment à subvenir à mes besoins avec cette activité », confie-t-il, un peu pensif. Les commandes sont rares, les prix difficiles à négocier, et le marché local encore peu développé. Pourtant, il refuse de se décourager. « La sculpture a existé et continuera d’exister, malgré la technologie et le développement du monde », affirme-t-il avec conviction.
L’un des obstacles majeurs, selon lui, est le faible développement du tourisme. « Ici, on n’a pas beaucoup de visiteurs. Et sans visiteurs, difficile de faire connaître nos œuvres et de vivre de notre passion », explique-t-il. Il observe également que la filière sculpture à l’Institut Supérieur des Arts Mory Kanté, où il s’est formé, est fragile. « Ce n’est pas le manque d’outils pédagogiques qui freine cette discipline, mais l’influence des parents et de la religion sur les étudiants. Beaucoup ne poursuivent pas leur passion. »
Malgré ces défis, Raphaël reste convaincu du rôle essentiel de la sculpture dans la société guinéenne. Pour lui, l’art n’est pas seulement esthétique : il est un vecteur de mémoire, d’histoire et d’identité culturelle. « La sculpture peut transmettre l’histoire, promouvoir l’identité culturelle et contribuer au développement socio-économique du pays », explique-t-il. Le monument du 22 novembre est, selon lui, un exemple parfait de cette puissance : un ouvrage qui traverse le temps et parle à toute une nation.
Dans son atelier, chaque copeau, chaque relief, chaque tableau raconte une histoire. Les gestes de Raphaël sont précis, mais ils sont aussi porteurs d’émotions. On sent dans chaque mouvement son attachement au bois, sa patience, et cette volonté de faire passer un message au-delà de la matière. « Quand je sculpte, je ne crée pas seulement des formes, je raconte des vies, des émotions », confie-t-il.
Pour Raphaël, la sculpture n’est pas seulement un métier ni un passe-temps : c’est une vocation, un art de vivre. Malgré les difficultés économiques et le contexte peu favorable, il continue de travailler, d’innover et de rêver. Ses œuvres, qu’il expose modestement dans son atelier ou lors d’occasions rares, sont autant de témoignages de son engagement. Et dans ses yeux, on lit la conviction profonde qu’un jour, la société reconnaîtra pleinement la valeur de son art et de ceux qui, comme lui, font parler le bois.
IAC, pour laguinee.info







