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Ce n’est pas la pluie. C’est nous

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Chaque année, au même moment, les images se répètent avec une cruelle régularité. Des corps sans vie extraits des décombres. Des mères hurlant leur douleur. Des quartiers engloutis par la boue. Des ruelles transformées en torrents furieux. Des enfants couchés dans l’eau sale, les yeux fermés pour toujours. Et chaque année, les autorités haussent les épaules, parfois la voix, rarement le niveau de réponse. À Conakry, la saison des pluies est devenue une saison de deuil.

Ce jeudi 31 juillet 2025, à Matoto, la pluie a encore tué. Sept morts. Deux bâtiments effondrés. À Sankoumbaya, une famille entière rayée de la carte. À Kissosso, deux autres vies arrachées dans leur sommeil. Ce n’est pas un cyclone. Ce n’est pas un séisme. C’est juste la pluie. Une pluie qui, ailleurs, fait pousser les champs. Mais ici, elle creuse des tombes.

Pourquoi ? Parce que nous avons laissé la pluie devenir un monstre. Et nous avons fait de notre indifférence une arme de destruction massive.

Ce n’est pas la pluie. C’est nous.

Il est facile d’accuser le ciel. De dénoncer la nature. Mais la vérité est là, brutale : ces morts ne sont pas une fatalité. Elles sont le fruit d’un désordre organisé. D’un État démissionnaire. D’une société qui a troqué la règle contre l’improvisation, la loi contre le laxisme, la prévention contre la compassion tardive.

Les urbanistes le disent depuis des décennies : les constructions illégales prolifèrent dans les zones les plus vulnérables. Marécages, flancs de collines, bords de ravins… autant d’endroits théoriquement interdits, devenus les nouveaux quartiers de Conakry. Les maisons y poussent comme des champignons, sans permis, sans contrôle, sans fondations solides. Parfois même avec la bénédiction tacite d’un fonctionnaire corrompu. Le bâtiment s’élève, l’espoir avec lui… jusqu’au premier orage.

Mais ce n’est pas tout. Les canaux d’évacuation des eaux sont bouchés, détournés, transformés en décharges. La chaussée devient rivière. La rivière devient torrent. Et les maisons, construites à la hâte sur ces lignes de faille, deviennent des cercueils.

Quand gouverner, c’est compatir… après la mort

Ce qui révolte le plus, ce ne sont pas seulement les drames. C’est leur répétition. Leur banalisation. La mécanique tragique des jours de pluie : inondation, effondrement, communiqué, condoléances. Un cycle bien huilé dans lequel l’État n’apparaît jamais au bon moment.

Où est la prévention ? Où sont les contrôles ? Où est la cartographie des zones à risque ? Où est le relogement des familles vulnérables ? Pourquoi tolère-t-on encore des constructions sur des canaux d’eau ? Pourquoi ne démolit-on pas ce qui menace la vie ?

Un État qui gouverne par la compassion post-mortem n’est pas un État. C’est un spectateur. Or, les citoyens n’ont pas besoin de spectateurs, mais d’acteurs. Ils n’ont pas besoin d’un gouvernement qui pleure après, mais d’un État qui protège avant.

Ce qu’il faut faire. Et vite.

Il ne s’agit plus d’alerter. Il faut agir. Agir avec courage. Agir avec détermination. Voici ce que l’État doit faire, sans délai :

Interdire, une fois pour toutes, toute construction dans les zones inondables.

Démolir les maisons érigées sur les voies d’eau, quelles que soient les protections dont elles bénéficient.

Lancer une opération massive de curage et de réhabilitation des canaux pluviaux.

Mettre fin à l’impunité dans le secteur de l’urbanisme : aucun permis illégal ne doit rester sans sanction.

Éduquer, informer, reloger. Oui, reloger. Parce qu’on ne peut pas demander à une mère de quitter une maison insalubre sans lui offrir une solution viable.

L’urbanisme est politique. Et la pluie est un test.

Ce qui se joue ici, ce n’est pas qu’une question de météo. C’est un choix de société. Une manière de penser la ville. Une façon de définir le rôle de l’État. Et surtout, un test de vérité : quand la pluie tombe, tout se révèle. Les inégalités, les failles de gouvernance, les erreurs du passé, les manquements du présent.

Conakry est une ville qui s’étouffe. Qui grandit sans plan. Qui s’étale sans logique. Une ville prise au piège de son propre chaos. Mais il est encore temps. Temps de réécrire l’avenir urbain. Temps de reconstruire, non pas seulement des maisons, mais un projet de ville. Une ville qui protège ses habitants au lieu de les exposer. Une ville qui respecte la nature au lieu de la défier.

Avant que tout ne soit englouti.

Chaque goutte de pluie qui tombe désormais en Guinée ne devrait plus être un avertissement. Elle doit être un appel à l’action. À la réforme. À la rigueur. À la responsabilité. À la mémoire. Parce qu’aucun pays ne mérite de transformer ses saisons en hécatombes. Et aucun peuple ne devrait s’habituer à mourir sous la pluie.

Le vrai drame, ce n’est pas qu’il pleuve. Le vrai drame, c’est qu’on ait appris à vivre avec l’idée que la pluie peut tuer… et que cela devienne normal.

Laguinee.info

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