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Lettre ouverte au ministre des Mines et de la Géologie et à la CRIEF

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Face au silence et à l’opacité qui entourent la privatisation et la gestion actuelle du complexe industriel de Friguia, Cheick Tidiane Camara, ancien cadre de l’usine, interpelle publiquement le ministre des Mines et la CRIEF. Dans cette lettre ouverte, il dénonce un scandale économique et social majeur, appelle à un audit indépendant et propose des pistes concrètes pour restaurer la justice, la dignité des travailleurs et la souveraineté industrielle de la Guinée.

Lettre ouverte au ministre des Mines et de la Géologie et à la CRIEF

Objet : Pour un audit indépendant et exhaustif du dossier FRIGUIA

Monsieur le Ministre,

Madame, Monsieur les membres de la CRIEF,

J’ai pris la plume en tant que citoyen guinéen, professionnel engagé, et ancien cadre au sein du complexe industriel de Friguia, dans une démarche de vérité et de justice, dictée par ma conscience et par l’attachement profond que je porte à l’avenir économique et industriel de notre pays.

Dans une précédente tribune publique, j’ai lancé un plaidoyer pour sauver ce qui peut encore l’être de Friguia, symbole de notre potentiel industriel, aujourd’hui réduit à une ruine stratégique. Ayant servi au sein de cette usine, notamment en tant que responsable du système d’information, et après plusieurs mois d’investigation personnelle, je me sens aujourd’hui en devoir de tirer publiquement la sonnette d’alarme.

Je vous le dis avec gravité : le dossier Friguia représente, à mes yeux, l’un des plus grands scandales financiers de notre histoire contemporaine. Non seulement par les pertes économiques colossales qu’il implique, mais surtout par la destruction volontaire et méthodique de l’expertise nationale que cette unité avait su construire avec fierté depuis sa création.

I. Une privatisation opaque, aux conséquences irréversibles

L’examen des conditions de cession de l’usine à la société RUSAL et à sa filiale, l’ACG (Alumina Company of Guinea), révèle une opération entachée d’irrégularités profondes :

• Quels ont été les termes juridiques exacts de cette cession ?

• Quel processus de passation a été suivi ?

• Qui sont les décideurs, cadres et intermédiaires impliqués dans ce dossier?

• Quel a été le rôle de l’État dans la sauvegarde – ou l’abandon – de ce fleuron industriel ?

Il ne s’agit pas ici de porter des accusations gratuites, mais d’appeler, avec force et loyauté, à un audit indépendant, rigoureux et transparent, portant sur l’ensemble du processus de privatisation et de gestion de cette unité stratégique.

II. Une gestion sociale indigne et une population trahie

Il convient de rappeler une vérité fondamentale : Friguia n’est pas qu’une usine, c’est une ville entière née autour de cette unité industrielle, un écosystème social, économique et culturel qui vivait au rythme de la bauxite et de l’alumine. En déstabilisant l’usine, ce sont des milliers de vies qui ont été brisées, des familles plongées dans la précarité, et une région entière marginalisée.

Parmi les infrastructures stratégiques intégrées au complexe industriel de Friguia figurait un centre médical de haute importance, conçu pour répondre aux besoins sanitaires spécifiques des travailleurs et de leurs familles. Il est impératif de souligner que l’environnement de production de l’alumine est hautement corrosif et chargé en agents chimiques dangereux, inhalés quotidiennement par les ouvriers. Ce contexte justifiait l’existence d’un dispositif médical interne d’envergure, capable de traiter les affections respiratoires, les traumatismes graves et les complications spécifiques liées aux conditions de travail.

C’est ainsi que la société se dotait des services de chirurgiens de renommée internationale, preuve de la gravité des cas traités et de la volonté initiale de garantir un standard élevé de sécurité et de soins. Or, les repreneurs successifs n’ont pas su mesurer l’importance vitale de cette structure médicale, négligeant totalement sa fonction stratégique, au même titre qu’une unité de production. Cela témoigne d’un manque criant de vision humaine, sociale et industrielle.

Aujourd’hui, l’usine de Friguia est toujours sous la gestion de RUSAL, mais dans des conditions sociales et contractuelles qui frisent l’humiliation. La société ne respecte aucune réglementation en vigueur en matière de gestion du personnel. Les salaires pratiqués sont parmi les plus bas du pays, voire du secteur extractif dans son ensemble. À titre illustratif, un cadre perçoit à peine 1 500 000 GNF toutes les deux semaines, tandis que la majorité des autres catégories de travailleurs émargent entre 600 000 et 900 000 GNF pour le même intervalle. Ce sont des montants indignes, qui ne garantissent ni une vie décente ni la reconnaissance du mérite professionnel.

Pire encore, la structure salariale et la gestion du personnel ont été externalisées : seuls les expatriés demeurent officiellement sous contrat RUSAL, tandis que l’ensemble du personnel local est confié à une entreprise sous-traitante guinéenne, avec des droits sociaux affaiblis et des perspectives de carrière inexistantes. Le ridicule ne tue pas, mais il détruit des vies.

Cette organisation du travail — inégalitaire, cynique et discriminatoire — est une insulte à notre souveraineté économique, à notre dignité nationale, et à la mémoire des ouvriers et ingénieurs guinéens qui ont bâti cette usine pierre par pierre, génération après génération.

III. Recommandations citoyennes

Au nom de la justice, de la souveraineté économique et de la mémoire collective, je recommande formellement ce qui suit :

1. L’ouverture d’un audit judiciaire et financier sur le dossier FRIGUIA, piloté par la CRIEF et appuyé par des experts internationaux indépendants.

2. L’identification de tous les acteurs impliqués dans le processus de cession, de gestion et de faillite industrielle de l’usine.

3. La restitution au peuple guinéen de toutes les sommes détournées, en lien avec cette affaire, le cas échéant.

4. La revalorisation immédiate des conditions de travail du personnel local, en conformité avec la législation guinéenne et les conventions internationales du travail.

5. La réflexion sur un projet de relance industrielle de Friguia, appuyé par une stratégie d’exploitation durable, de valorisation locale et de souveraineté technologique.

Monsieur le Ministre,

Madame, Monsieur les membres de la CRIEF,

Notre pays s’est engagé dans une refondation profonde, promouvant la transparence, la bonne gouvernance et la restauration des valeurs républicaines. Il est de votre responsabilité, en tant que garants de la légalité économique et de la justice sociale, d’éclairer le peuple guinéen sur ce qu’il s’est réellement passé à Friguia. Car l’opacité nourrit la frustration, et l’impunité détruit la confiance des citoyens.

Je vous exhorte solennellement à agir avec courage et fermeté. La vérité, même douloureuse, est une nécessité pour toute reconstruction durable.

Veuillez recevoir, Monsieur le Ministre, Madame, Monsieur les membres de la CRIEF, l’expression de ma haute considération.

Cheick tidiane CAMARA

Ancien cadre de l’usine Friguia

Contrôleur de gestion – Consultant en stratégie financière

Paris, France

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