Ce samedi 19 juillet 2025, les résultats du baccalauréat unique ont été rendus publics. Le taux national d’admission est de 32,34 %. Dans le détail : Sciences expérimentales : 34 %, Sciences mathématiques : 28 %, Sciences sociales : 32 %,
Franco-arabe sciences sociales : 52,77 %, et Franco-arabe expérimentales : 34,32 %. Si ces chiffres révèlent un taux globalement faible, un constat interpelle davantage : les écoles privées ont mieux réussi que les établissements publics. Et cela ne tient pas au hasard.
Une question dérangeante : que s’est-il passé dans l’école publique guinéenne ?
Le paradoxe est choquant mais réel : ce sont les enseignants fonctionnaires, payés chaque mois par l’État pour enseigner dans les écoles publiques, qui assurent une grande partie des cours dans les écoles privées. Pire, certains sont fondateurs ou directeurs d’établissements privés, parfois dans les mêmes localités où ils sont censés servir le public. En clair, l’État devient son propre concurrent.
On paie des enseignants pour travailler au public, mais ces derniers déploient leur énergie, leur compétence, leur rigueur et parfois même leur loyauté dans le privé. Résultat : dans bien des écoles publiques, les élèves sont livrés à eux-mêmes ou encadrés par des suppléants peu formés, mal encadrés, parfois démotivés.
La double allégeance des enseignants : un conflit d’intérêt silencieux
Un enseignant qui travaille dans le privé le soir après ses heures de service peut encore être toléré. Mais un fonctionnaire qui dirige une école privée concurrente tout en percevant un salaire de l’État est dans une situation de conflit d’intérêts flagrant. Cette situation crée une dynamique perverse : plus on affaiblit l’école publique, plus le privé prospère. Et puisque le privé appartient parfois à ceux qui affaiblissent le public, le cercle est vicieux.
Une chaîne de responsabilités multiples : le diagnostic de Pr Bano Barry
L’ancien ministre de l’Éducation nationale, Pr Bano Barry, a, dans une émission télé diffusée sur GTV1, dressé un diagnostic implacable de cette crise. Selon lui, trois facteurs fondamentaux expliquent la situation :
Un facteur sociétal : la corruption est ancrée dans les mentalités. Elle ne touche pas que l’école, mais l’ensemble du tissu social.
Un facteur pédagogique : la formation des enseignants est en chute libre. Beaucoup ne maîtrisent plus les bases qu’ils enseignent.
Un facteur politique : l’école a souvent été instrumentalisée pour des intérêts électoralistes, réduisant son autonomie et sa mission.
L’universitaire identifie également neuf catégories d’acteurs impliqués dans la dégradation du système éducatif, depuis certains cadres du ministère jusqu’à des parents prêts à tout pour « garantir » la réussite de leurs enfants. Cette cartographie d’un échec collectif illustre bien que le problème ne peut se réduire à la fraude pendant les examens : c’est tout au long du processus éducatif que les dérives s’installent.
Une société qui ne croit plus en son école?
Il faut le dire sans détour : la société guinéenne a perdu confiance dans son école publique. On y envoie encore les enfants, parce qu’il faut bien qu’ils aillent quelque part. Mais ce n’est plus un lieu d’ascension sociale garanti, encore moins un sanctuaire de valeurs et de mérite. Les familles cherchent des raccourcis, les fondateurs d’écoles misent sur les taux de réussite pour faire du chiffre, les enseignants jonglent entre leur vocation et leur survie.
La fraude n’est pas le cœur du problème, elle en est le symptôme le plus visible, mais surtout le plus commode à dénoncer, car il permet d’éviter les vraies questions.
Quand les résultats reflètent un système faussé
Comment expliquer que certains établissements privés aient un taux de réussite frôlant les 90 % parfois atteignant 100% alors que leurs homologues publics dépassent à peine les 20 % dans certains cas ? La qualité de l’encadrement, la fréquence des cours, la surveillance, la discipline… tout semble mieux géré dans le privé, mais pas pour des raisons magiques. C’est le fruit d’une fuite des compétences, d’une privatisation déguisée, orchestrée par ceux qui ont les clés du système.
L’urgence d’une prise de conscience collective
La situation actuelle pose une question de fond : peut-on réformer l’école publique guinéenne si ceux qui la dirigent ont des intérêts dans le privé ? Peut-on espérer un redressement du système éducatif national lorsque les examens deviennent un outil de marketing scolaire ?
Le drame n’est pas seulement dans les résultats, mais dans la perte de confiance des citoyens dans l’école publique. Quand des parents d’élèves modestes doivent se saigner pour inscrire leurs enfants dans le privé par peur de l’échec, c’est le principe d’égalité des chances qui s’effondre.
Quelles solutions concrètes?
Face à ce constat, des décisions courageuses s’imposent :
1. Réglementer strictement la double activité des enseignants fonctionnaires : Enseigner dans le privé ne doit être autorisé qu’avec un agrément strict et des limites claires.
2. Interdire aux cadres de l’Éducation nationale de détenir ou de gérer des écoles privées : Toute forme de gestion directe ou indirecte d’un établissement privé par un cadre du ministère devrait être considérée comme une faute grave.
3. Redynamiser l’école publique : Investir massivement dans les infrastructures, la formation continue des enseignants, et le suivi pédagogique. Il faut restaurer la valeur symbolique et réelle de l’école publique.
4. Réformer les examens nationaux : Garantir une évaluation rigoureuse, équitable, et indépendante. Aucun établissement ne doit pouvoir « fabriquer » son succès.
5. Instaurer un audit annuel des performances scolaires : Non pour stigmatiser, mais pour comprendre les écarts, identifier les dérives et corriger les politiques.
6. Réhabiliter la fonction enseignante dans le public : Mieux payer, mieux former, mieux motiver. On ne réforme pas une école en maltraitant ses enseignants.
Le système éducatif guinéen est en état de dérive douce, tiré vers le bas par des logiques de profit, d’évitement et d’abandon. Tant que l’État ne restaurera pas son autorité morale, administrative et stratégique sur l’éducation, les résultats aux examens ne feront que confirmer une chose : le naufrage silencieux d’une école publique trahie par ses propres serviteurs.
Il est encore temps de corriger la trajectoire.
Laguinee.info







