Le débat autour de l’agression de Me Mohamed Traoré prend une nouvelle tournure. Alors que les circonstances de son enlèvement et de son passage à tabac demeurent floues, les propos tenus par le ministre porte-parole du gouvernement, Ousmane Gaoual Diallo, sur cette affaire ont suscité de nombreuses réactions, jusqu’à celle, très attendue, de l’avocat lui-même.
Une sortie médiatique du ministre qui divise
Invité le 4 juillet dans l’émission Kumpital, Ousmane Gaoual Diallo a condamné l’agression, mais a choisi de cadrer l’affaire en termes strictement citoyens, loin de toute connotation professionnelle ou politique.
« Ce n’est pas un avocat qui a été violenté, ce n’est pas un politicien, c’est un Guinéen qui a été violenté », a-t-il insisté, précisant que le plus important est qu’il s’agit d’un acte de violence contre un citoyen guinéen, indépendamment de sa fonction ou de son parcours.
Poursuivant son raisonnement, le ministre a écarté toute hypothèse de ciblage professionnel :
« Il [Me Traoré, ndlr] est aussi un homme politique. Il a siégé au CNT, même s’il en a démissionné. C’est aussi un activiste. Donc, ce n’est pas à cause de son métier qu’il a été ciblé. »
Il a également appelé à éviter toute récupération politique de l’affaire :
« Le gouvernement n’a pas à s’ingérer. C’est à la justice de faire la lumière sur les faits. En tant que porte-parole, je n’ai pas à commenter un dossier en instruction. »
Enfin, à propos du mobile, Ousmane Gaoual a évoqué les propos rapportés par Me Traoré lui-même :
« Il [Me Traoré, ndlr] a dit que ses ravisseurs lui avaient demandé pourquoi il avait quitté le CNT. Cela tend à montrer que cet acte n’était pas lié à sa profession d’avocat. »
Une réponse ferme et personnelle de Me Mohamed Traoré
Ces propos, tenus publiquement, ont fait réagir l’intéressé. Dans une publication Facebook datée du 5 juillet, Me Mohamed Traoré a répondu point par point aux affirmations du ministre, avec un ton à la fois mesuré et tranchant.
D’abord, il conteste fermement l’étiquette d’« homme politique » que lui attribue Ousmane Gaoual :
« Monsieur le Ministre, vous devez revoir votre définition de l’homme politique. Je ne suis pas et je n’ai jamais été un homme politique. »
Pour l’avocat, avoir siégé au CNT ou s’exprimer sur des questions d’intérêt national ne suffit pas à faire de quelqu’un un acteur politique :
« Le fait d’avoir appartenu au CNT ou de me prononcer sur des questions politiques ne fait pas de moi un homme politique. Et d’ailleurs, je me suis toujours exprimé sur les questions dites politiques sous l’angle du droit. »
Des liens personnels rappelés publiquement
Plus personnellement encore, Me Traoré rappelle qu’il fut un temps l’avocat du ministre lui-même, lors de ses démêlés judiciaires passés :
« Je suis un avocat. Vous le savez d’ailleurs puisque j’ai été un de vos avocats lorsque vous aviez des ennuis avec la justice. »
Il souligne aussi que ce même ministre, alors dans l’opposition, le considérait comme une voix morale dans l’espace public guinéen :
« Entre 2020-2021, il vous est souvent arrivé de me dire à l’occasion de nos nombreux entretiens amicaux que je faisais partie des « bonnes consciences de la République » – l’expression est de vous – qui ne doivent pas se taire face à certaines situations, justement parce que – selon vous toujours – je n’ai pas d’étiquette politique. »
Un prix personnel payé aujourd’hui?
Dans une conclusion grave, Me Traoré laisse entendre que c’est son franc-parler et son engagement citoyen, hier salués par ceux-là mêmes qui sont aujourd’hui au pouvoir, qui expliqueraient en partie l’agression dont il a été victime :
« C’est cette même « bonne conscience de la République », étiquette que vous m’avez collée, qui s’est toujours exprimée et qui s’exprime encore quand d’autres citoyens sont victimes de ce dont vous avez été victime hier. Sauf que c’est maintenant que j’en paie le prix dans mon intégrité physique. »
Une polémique qui interroge le rapport au droit et à la parole critique
Cette passe d’armes à distance entre un avocat engagé et une voix influente du gouvernement met en lumière plusieurs enjeux cruciaux dans le contexte actuel : la place du droit dans le débat public, la protection des citoyens critiques, et la manière dont les institutions reconnaissent ou disqualifient certaines figures indépendantes.
Si le gouvernement appelle à laisser la justice faire son travail, de nombreuses voix dans la société civile réclament plus de clarté et une position plus ferme de l’État sur les atteintes aux libertés individuelles et à l’intégrité physique des citoyens.
L’enquête se poursuit, mais l’affaire Me Traoré pourrait bien marquer un tournant dans la relation entre pouvoir, justice et société civile en Guinée.
Laguinee.info







