En Guinée, la politique n’est ni une affaire d’idées, ni une question de programmes. Elle ne se joue pas dans les urnes, encore moins dans les débats. Ici, gouverner, c’est organiser la plus grande fête possible avec les moyens du peuple et lui faire croire qu’il en est l’invité d’honneur. C’est un art, une science éprouvée, transmise de régime en régime comme une vieille recette de sauce arachide : prenez une dose de misère, ajoutez une bonne pincée d’espoir frelaté, remuez avec des discours creux, et surtout, surtout, n’oubliez pas l’ingrédient principal — la marmite fumante.
Car s’il y a bien une chose que le Guinéen respecte, c’est le repas servi gratuitement. Peu importe que le pays brûle, que les caisses de l’État soient aussi vides que le cœur des gouvernants, que les routes ressemblent à des parcours du combattant : si une cérémonie se profile avec des bœufs égorgés et du riz bien huilé, tout le monde accourt. On se bouscule, on se presse, on se bat presque pour attraper un bout de viande. Et à ce moment précis, tout le reste devient secondaire : les coupures d’électricité, les salaires impayés, l’école sans bancs, l’hôpital sans médicaments. Ce jour-là, l’État est généreux, le pouvoir est bienveillant, et le peuple, repu, oublie qu’il a faim.
Un peuple sous anesthésie festive
Nos dirigeants l’ont compris depuis longtemps : inutile de gouverner avec intelligence quand on peut le faire avec un peu de farine et de sauce tomate. Pourquoi se casser la tête à développer le pays quand il suffit d’acheter quelques sacs de riz et d’organiser un grand sacrifice pour s’attirer les grâces populaires ? L’astuce est simple : on n’administre pas un pays en créant de la richesse, on le gère en distribuant des repas. C’est plus économique, plus rapide et diablement effefficace
Voyez-vous, le Guinéen aime la fête, mais surtout celle qui ne lui coûte rien. Mariages, baptêmes, funérailles, inaugurations, conférences, retraites gouvernementales, séminaires bidons, tout est prétexte à se rassembler autour d’une table bien garnie. Les plus malins ne manquent jamais ces événements : ils mangent pour la semaine, emportent un petit sac plastique en guise de réserve stratégique, et repartent chez eux, l’estomac plein et l’esprit vide.
Ainsi, le pouvoir distribue de la pitance et récolte des acclamations. Il envoie un ministre couper un ruban pour inaugurer une pompe à eau et offre des cartons de biscuits aux enfants du quartier. Aussitôt, l’événement devient un triomphe national, et l’homme du jour est salué comme un bienfaiteur, un messie des temps modernes. Les griots s’empressent d’ajouter une nouvelle strophe à leurs louanges, les médias relaient la générosité du grand chef, et le peuple, dans son infinie candeur, applaudit en oubliant que l’eau, la vraie, aurait dû couler depuis longtemps.
Des élections au goût de riz au gras aussi
Le phénomène atteint son paroxysme à chaque période électorale. Car ici, un vote se mérite au poids du sac de riz et à la générosité du pagne distribué. Un bon candidat ne se juge pas à son programme, mais à sa capacité à arroser son fief de victuailles. La campagne électorale ressemble alors à une grande foire où chaque parti rivalise d’ingéniosité pour séduire l’électeur affamé. On égorge des moutons, on dresse des buffets, on promet des lendemains qui chantent entre deux bouchées à la sauce konkwé.
Le jour du scrutin, le citoyen se dirige vers les urnes avec la satisfaction du devoir accompli et l’impression d’avoir « bien mangé ». Son vote ? Un détail. Après tout, qui refuserait son soutien à celui qui a financé la fête de la veille ? Peu importe si, une fois élu, le bienfaiteur en question disparaît dans les méandres du pouvoir, ne reparaissant que cinq ans plus tard avec la même recette éprouvée.
Quand la fête est finie
Mais le problème avec cette stratégie, c’est qu’elle ne dure qu’un temps. Une fois la dernière assiette vidée et les dernières notes de musique éteintes, la réalité reprend ses droits. Les factures impayées s’empilent, le robinet reste désespérément sec, les routes continuent de se creuser, et les coupures d’électricité reviennent en force. Le peuple grogne, la colère monte, les protestations s’organisent… jusqu’à ce qu’un nouveau prétexte festif vienne tout balayer.
Ainsi tourne la grande roue de la gouvernance guinéenne : un cycle sans fin où l’on alterne entre famine et festin, entre révolte et résignation. Et tant que la marmite continue de fumer, tant que le pouvoir saura flatter les estomacs avant les esprits, l’histoire se répétera.
Alors, chers compatriotes, la prochaine fois qu’on vous invite à un grand banquet populaire, souvenez-vous d’une chose : la fête est belle, certes, mais elle se termine toujours par une gueule de bois. Et au final, ceux qui nous gouvernent ne paient jamais l’addition.
Laguinee.info





