Il faut pousser la porte d’un petit atelier de menuiserie à Gomboyah 7 Dalle, en banlieue de Conakry, pour la voir. Au milieu du vacarme assourdissant des marteaux, du grincement des scies et de l’odeur entêtante du bois fraîchement coupé, une petite silhouette de 11 ans se faufile entre les établis.

C’est Sita Condé. Élève le matin, apprentie menuisière l’après-midi. Et surtout, la seule fille d’une équipe composée uniquement d’hommes.
À 11 ans, là où ses camarades de classe jouent encore à la marelle, elle, elle mesure, trace, découpe, ponce. Les mains parfois trop petites pour les outils d’adulte, mais le regard d’une précision déconcertante.
« Je ne suis pas venue ici par hasard. C’est ma passion », lance-t-elle, les copeaux de bois plein les chaussures.
« Tu es encore petite, que fais-tu ici ? »
Être une fille de 11 ans dans un univers d’hommes n’est pas sans conséquence. Sita le raconte sans détour.
« Parfois, les gens qui entrent dans l’atelier sont étonnés de me voir ici car selon eux je suis encore petite. D’autres pensent que ce sont mes parents qui m’ont obligée à venir travailler ici. »

Le regard des autres a longtemps été son plus grand fardeau.
« Au début, j’avais un peu honte. Mes amis de l’école me demandaient : pourquoi tu ne continues pas seulement les cours au lieu de travailler ici en tant que fille ? Mais moi, je sais que c’est mon choix. Personne ne m’a forcée. »
Aujourd’hui, la honte a laissé place à la fierté. Elle reste scolarisée et jongle entre cahiers et planches de bois, avec une maturité qui détonne pour son âge.
Son rêve est déjà tout tracé : « Apprendre, bien apprendre, progresser et un jour ouvrir mon propre atelier. Un grand atelier où je pourrai former d’autres filles. »
Son maître : « Elle est petite de taille, mais elle a l’esprit ouvert »

Lancinet Camara, son maître menuisier, n’en revient toujours pas. Quand la petite Sita s’est présentée pour la première fois, il a douté.
« Lorsqu’elle est arrivée ici au début, j’étais aussi étonné. Je me posais la question de savoir si elle pouvait tenir tout ce travail physique. C’est un métier dur. Mais depuis qu’elle a commencé, je vois beaucoup de courage et de détermination en elle. Comme on le dit souvent, elle est petite de taille mais elle a l’esprit ouvert. Elle progresse beaucoup plus vite que certains garçons. »
Pour le maître, Sita est devenue un symbole dans le quartier.
« Pour moi, la démonstration est faite : tout ce que les garçons peuvent faire, les filles peuvent le faire aussi. Et parfois même mieux. »
Ses collègues, tous des hommes, confirment. Au début moqueurs, ils sont aujourd’hui protecteurs et admiratifs.
« Sita est très courageuse et respectueuse. Elle est petite mais depuis qu’elle est arrivée ici, elle est déterminée à comprendre. Elle ne fuit jamais le travail. Elle a beaucoup progressé », confie l’un d’eux, rabot à la main.
Plus qu’une apprentie, un symbole
Au milieu des établis et des planches de bois, Sita Condé continue. Sans discours, sans slogan féministe. Juste avec ses gestes précis et ses journées de travail acharné.

Derrière sa petite silhouette se dessine le parcours d’une enfance particulière, partagée entre les exigences de l’école, la poussière de l’atelier et les rêves d’une cheffe d’entreprise qu’elle porte déjà en elle.
À Gomboyah 7 Dalle, on ne parle plus de « la petite fille qui fait de la menuiserie« . On parle de Sita, la menuisière.
Oumou Hawa Bah, stagiaire pour Laguinee.info





