À l’occasion du 65ᵉ anniversaire de l’indépendance de la République démocratique du Congo, le médecin gynécologue et prix Nobel de la paix Denis Mukwege a choisi de s’adresser directement au président Félix Tshisekedi. Dans une longue lettre ouverte datée du 30 juin, il dresse un bilan extrêmement critique de la gouvernance du chef de l’État, dénonçant des échecs sur les plans politique, sécuritaire, diplomatique, institutionnel et économique.
Dès l’ouverture de son texte, le ton est donné. Denis Mukwege explique qu’il ne peut adresser de vœux au chef de l’État à l’occasion de la fête nationale.
« Je ne vous écris pas pour vous souhaiter une bonne fête nationale car il n’y a rien à célébrer : la Nation est en crise existentielle et en danger de balkanisation ou d’annexion et la souffrance des citoyens congolais, privés de tout, a franchi le seuil de ce qui est humainement tolérable. »
À travers cette formule, le Nobel de la paix affirme que le pays traverse l’une des périodes les plus critiques de son histoire récente.
« Je vous avais laissé une chance »
Denis Mukwege rappelle qu’à l’arrivée de Félix Tshisekedi au pouvoir en janvier 2019, il avait volontairement choisi de ne pas multiplier les critiques publiques. Selon lui, l’intérêt supérieur de la Nation commandait alors de donner sa chance au nouveau président après les années du régime de Joseph Kabila.
Il reconnaît cependant avoir toujours nourri des réserves sur les conditions de cette accession au pouvoir.
«J’avais délibérément adopté une certaine réserve en tant que patriote pour vous donner une chance… Je n’avais pas insisté sur le fait que vous étiez arrivé à la magistrature suprême à la suite d’un accord secret. »
Pour lui, cet accord aurait entretenu une crise de légitimité des institutions alors que les Congolais espéraient une véritable alternance démocratique.
Une Union sacrée devenue, selon lui, « une oasis de criminels »
Le médecin revient ensuite sur la rupture entre les coalitions CACH et FCC et la création de l’Union sacrée de la Nation. Il rappelle avoir rencontré le président au Palais de la Nation en novembre 2020 afin de plaider en faveur de la justice transitionnelle et de la lutte contre l’impunité.
« Devant la presse, je vous avais exhorté à ne pas faire de l’Union sacrée une oasis de criminels. Le constat aujourd’hui est amer. »
Dans cette partie de la lettre, l’homme politique reproche également au chef de l’État de n’avoir jamais concrétisé la création d’un tribunal pénal spécial pour juger les crimes commis en RDC, notamment ceux documentés dans le rapport Mapping des Nations unies.
L’état de siège qualifié d’échec
Autre volet largement développé : la situation sécuritaire dans l’Est du pays. L’opposant estime que l’état de siège instauré en avril 2021 n’a pas produit les résultats escomptés. Selon lui, cette mesure exceptionnelle a été prolongée sans parvenir à améliorer la sécurité.
« Cet état de siège a été renouvelé jusqu’à ce jour et a paradoxalement contribué à une détérioration de la situation sécuritaire, à une augmentation du nombre de victimes civiles et à une détérioration alarmante de la situation des droits humains. »
Il critique également le choix de gouverneurs militaires et considère que la réforme du secteur de la sécurité n’a jamais été menée à terme.
Une diplomatie jugée incohérente
L’une des critiques les plus sévères vise la politique étrangère de Kinshasa. Denis Mukwege reproche au pouvoir d’avoir multiplié les initiatives diplomatiques sans ligne directrice claire, citant les processus de l’Communauté d’Afrique de l’Est, de la Communauté de développement de l’Afrique australe, de l’Union africaine, ainsi que les médiations de Luanda, Doha et Washington.
« Vous avez multiplié à tort des initiatives de résolution des conflits sans aucune coordination ni vision, créant davantage de confusion que de pacification. »
Il critique également les accords ayant permis aux armées de l’Ouganda et du Burundi d’intervenir sur le territoire congolais.
Le Rwanda au cœur des critiques
Une part importante de la lettre est consacrée aux relations avec le Rwanda. Dr Mukwege reproche notamment au président d’avoir signé, en juin 2021, un accord économique avec Kigali portant sur l’exploitation et la commercialisation des minerais du Kivu.
Il affirme également que le retrait progressif de la mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo a fragilisé davantage la situation sécuritaire.
À ce sujet, il formule une interrogation particulièrement directe: «Cette posture posait la question de savoir pour qui vous travaillez réellement : les intérêts vitaux de la RDC ou du Rwanda ? »
Une mise en cause de la diplomatie avec Washington
Le prix Nobel revient également sur les négociations engagées avec les États-Unis après l’adoption, en 2025, de la résolution 2773 du Conseil de sécurité des Nations unies.
Selon lui, Kinshasa aurait dû concentrer tous ses efforts diplomatiques sur l’application de cette résolution plutôt que d’engager une « diplomatie transactionnelle ».
« Vous vous êtes lancé dans une diplomatie transactionnelle dangereuse avec Washington. »
Il estime que cette stratégie risque d’hypothéquer durablement la souveraineté nationale.
Une mise en garde contre toute révision constitutionnelle
Dans les dernières pages de son courrier, Denis Mukwege appelle le président à renoncer à tout projet de révision de la Constitution.
« Je vous conjure une fois de plus à ne pas toucher à notre Constitution et à ne pas compromettre encore davantage l’unité et la cohésion nationale. »
Selon lui, organiser un référendum dans le contexte actuel serait inopportun, notamment en raison de la situation sécuritaire et humanitaire que traverse le pays.
« Votre Présidence ressemble à un bateau ivre »
La conclusion de la lettre est l’une des plus marquantes. Denis Mukwege y utilise une image forte pour qualifier l’action du chef de l’État: « Votre Présidence ressemble de plus en plus à un bateau ivre qui tangue dans une mer agitée et risque de couler à tout moment. »
Il poursuit en lançant un avertissement personnel au président: « Je vous exhorte simplement à ne pas devenir l’homme, fils d’Étienne Tshisekedi, qui rentrera dans l’histoire du pays comme celui qui a provoqué sa fin en tant que Nation souveraine en actant sa balkanisation. »
Enfin, le prix Nobel conclut sur un appel au « sursaut patriotique ». Il affirme qu’« il n’est jamais trop tard pour prendre les bonnes décisions » et invite le chef de l’État à faire de la restauration de la paix, de la souveraineté nationale, de la protection des civils, de l’État de droit et de la lutte contre l’impunité les priorités de son action.
Par cette lettre ouverte, Denis Mukwege signe l’une de ses prises de position les plus sévères depuis l’arrivée de Félix Tshisekedi au pouvoir, dressant un bilan très critique de sept années de gouvernance et appelant à un changement profond de cap pour éviter, selon lui, un enlisement durable de la République démocratique du Congo.
Laguinee.info





