ΙIl y a une scène qui se répète chaque année en Guinée avec la régularité d’un mauvais feuilleton dont personne ne veut admettre qu’il parle de lui. Devant les centres d’examen, des adultes s’agitent. Des enveloppes changent discrètement de mains. Des téléphones chauffent. Des groupes WhatsApp s’organisent avec une efficacité que ces mêmes adultes seraient bien incapables de déployer pour, disons, suivre les devoirs de leurs enfants un soir de semaine ordinaire.
Lors du dernier examen d’entrée en 7e année, des individus ont été pris en flagrant délit de modernité frauduleuse : traitement collectif des sujets sur WhatsApp, aux abords mêmes du centre, pour transmission en salle. Une opération coordonnée. Logistiquement réfléchie. Et, soyons honnêtes, impensable sans la complicité active ou du moins la bénédiction tacite d’un réseau quelque part dans la chaîne.
La question qui s’impose alors n’est pas : comment ont-ils osé ?
La question est : qu’est-ce qu’on leur a appris ?
L’amour mal compris, ce poison doux
Commençons par où il faut commencer : par la bonne conscience. Ces parents qui organisent la triche de leurs enfants ne se vivent pas comme des corrupteurs. Ils se vivent comme des protecteurs. Des réalistes. Des gens qui connaissent la vie et ne vont pas sacrifier l’avenir de leur progéniture sur l’autel d’une morale de façade que, de toute façon, personne en haut de la pyramide ne respecte.
C’est un raisonnement cohérent. C’est même un raisonnement touchant, dans sa façon de conjuguer l’amour paternel avec le cynisme ambiant. Mais c’est un raisonnement qui produit exactement le monde qu’il prétend subir.
Car voilà ce que ce parent ne voit pas, aveuglé par son propre altruisme : il n’aide pas son enfant à survivre dans un système corrompu. Il fabrique ce système, enfant après enfant, examen après examen, enveloppe après enveloppe.
Ce que la triche enseigne, avec une précision remarquable
Soyons précis, pour une fois, sur la teneur du cours magistral que dispense un parent qui triche pour son enfant.
Leçon numéro un : le travail est pour les naïfs. C’est une leçon d’une efficacité redoutable, parce qu’elle se vérifie immédiatement sous les yeux de l’élève. Son camarade a révisé trois semaines. Lui a révisé un groupe WhatsApp. Résultat identique, effort inverse. La démonstration est implacable. Pourquoi s’éreinter ?
Leçon numéro deux : les règles sont des obstacles, non des principes. Elles ne valent que pour ceux qui ne savent pas les contourner. Cette conviction, une fois intégrée à douze ans, ne se désinstalle pas facilement. Elle prospère, se raffine, s’applique ensuite aux concours, aux marchés publics, aux postes à responsabilité.
Leçon numéro trois, et c’est peut-être la plus cruelle : je ne crois pas en toi. Car enfin, qu’est-ce qu’un parent qui triche pour son enfant lui dit, au fond ? Il lui dit : sans moi, sans ce coup de pouce frauduleux, tu n’y arrives pas. Il lui dit que sa valeur propre est insuffisante. Il lui retire, avant même qu’il en ait eu l’usage, la seule chose qui vaille dans une existence : la certitude d’avoir accompli quelque chose par soi-même.
Un diplôme volé est un mensonge qu’on porte toute sa vie. Et les mensonges qu’on porte toute sa vie finissent toujours par peser.
Un phénomène qui dépasse les examens
Ce qui frappe aujourd’hui, c’est que ce phénomène ne se limite plus aux seuls examens scolaires. Il s’étend progressivement et silencieusement à d’autres espaces de la société.
À l’université, certains étudiants n’hésitent plus à recourir à des pratiques de fraude pour valider leurs modules, parfois avec des complicités internes. Dans certains cas, la logique du raccourci s’installe avant même la fin du parcours académique.
Dans l’administration, des pratiques similaires sont observées : documents obtenus sans respect des procédures, concours contournés, nominations influencées, ou encore accès facilités à des postes sans lien avec le mérite réel.
Ainsi, ce qui commence dans une salle d’examen finit parfois dans les bureaux, les institutions et les services publics. Le passage est presque naturel, comme si la frontière entre apprentissage de la fraude et pratique de la fraude professionnelle était devenue invisible.
La rhétorique du « tout le monde le fait »
Il faut traiter cette objection, parce qu’elle vient immanquablement, avec sa logique circulaire et son air d’évidence.
Tout le monde le fait. Si mon enfant ne triche pas et que les autres trichent, c’est lui qui sera pénalisé. Je ne vais pas sacrifier mon fils sur l’autel de la vertu pendant que les autres se font la courte échelle.
L’argument serait recevable si la triche était un fait naturel, tombé du ciel, auquel on ne ferait que s’adapter. Mais ceux qui trichent, c’est vous. C’est nous. Ce sont des individus, chacun convaincu de n’être qu’un engrenage contraint, alors que chacun est précisément l’engrenage qui fait tourner la machine.
Le « tout le monde le fait » est la formule magique par laquelle une société se décharge collectivement d’une responsabilité que chacun porte individuellement. C’est confortable. C’est aussi parfaitement faux, et parfaitement destructeur.
Les victimes qu’on ne voit pas
Derrière chaque place obtenue par la fraude, il y a un enfant qui ne l’a pas obtenue. Un enfant qui a travaillé, qui méritait, et qui rentre chez lui avec l’incompréhension de l’honnête homme floué, cette incompréhension particulièrement toxique parce qu’elle enseigne, elle aussi, une leçon : l’effort ne paie pas.
La tricherie aux examens n’est pas un crime sans victime. C’est un crime dont la victime est diffuse, invisible, dispersée sur des centaines de familles qui apprennent en silence que le jeu est truqué. Et quand suffisamment de gens savent que le jeu est truqué, ils cessent de jouer selon les règles. Et c’est ainsi qu’un pays, progressivement, se désagrège de l’intérieur, non pas sous les coups d’une catastrophe visible, mais sous le poids accumulé de millions de petites capitulations morales, chacune justifiée, chacune compréhensible, chacune catastrophique.
Le paradoxe final
Il y a une ironie sinistre dans tout cela. Ces parents qui fraudent pour leurs enfants veulent, pour eux, une vie meilleure. Ils veulent un pays où l’on peut réussir, être respecté, vivre dignement.
Mais le pays qu’ils fabriquent à coups de triche est précisément celui qu’ils fuient. Celui où rien ne fonctionne parce que personne n’est compétent à son poste. Celui où la confiance est impossible parce que toute réussite est suspecte. Celui où leurs propres enfants, devenus adultes, seront à leur tour victimes de la médiocrité organisée qu’ils auront contribué à installer.
On ne construit pas un avenir meilleur avec les outils qui ont produit le présent qu’on déplore.
Ce qui reste
Quand les jeunes ont été pris aux abords de ce centre d’examen, téléphones en main, sujets traités en groupe, les adultes, disons, les membres du réseau qui avaient organisé l’opération n’étaient plus là. Ils étaient rentrés chez eux. Ces missionnaires, appelons-les ainsi, eux, étaient seuls face aux conséquences.
C’est aussi cela, la leçon. La dernière. La plus amère.
La triche est toujours, in fine, une solitude.
Que ceux qui ont des oreilles entendent.
Aly KOMANO
Enseignant





