À l’occasion du centenaire d’Abdoulaye Wade, célébré par le Sénégal tout entier les 4 et 5 juin dernier, la députée sénégalaise Aïssatou Tall Sall a publié un texte d’une rare élégance pour saluer l’ancien président. Sous le titre latin « Ave Magister » (« Gloire à vous, Maître »), elle tisse un hommage personnel, politique et humain autour de trois mots qu’elle dit être les plus difficiles à prononcer dans toutes les langues du monde : Merci, Pardon et S’il vous plaît.
Quand les discours officiels se sont tus, une voix singulière s’est élevée. Celle d’une femme politique qui doit quelque chose à cet homme et qui choisit de le dire.
Merci, pour un geste qui dépasse la politique
Aïssatou Tall Sall commence par la gratitude et l’ancre dans un souvenir précis : celui des élections locales de 2014 à Podor. Elle était seule, abandonnée par son propre parti et ses alliés, quand Abdoulaye Wade, son adversaire politique, est venu à elle publiquement, lui témoignant un soutien que « tout Podor racontera sur des générations ».
Elle est allée jusqu’à Versailles le remercier. Et lui a expliqué : « Ce geste allait, m’aviez-vous dit, au-delà de la politique. »
« Merci d’abord. Je ne vous ai jamais connu ni comme enseignant, ni même comme avocat. Premier avocat élu Président, jamais vous n’avez cessé de clamer que vous êtes des nôtres. Le barreau du Sénégal vous doit tant. Moi aussi », écrit-elle, avec une sobriété qui donne du poids à chaque mot.
Pardon, une leçon que le Sénégal semble avoir oubliée
Le deuxième mot, Pardon, est celui qu’elle associe à la dimension morale du parcours de Wade. Seul sur un difficile et solitaire chemin vers le pouvoir, brimé, emprisonné, il a résisté. Et une fois arrivé au pouvoir, il a pardonné.
« Vous avez su pardonner. Car malgré les privations, malgré les brimades, malgré la prison, rien, ni personne n’a pu vous arrêter. Une fois arrivé, vous vous êtes élevé, en portant la politique au pinacle de la générosité.»
Et cette phrase qui résonne dans le contexte politique sénégalais actuel : « Le pardon, ce mot que notre pays, par les temps qui courent, semble avoir désappris. Vous, jamais. »
S’il vous plaît, la leçon du pouvoir rendu
Le troisième mot est peut-être le plus fort. Aïssatou Tall Sall rappelle que Wade n’a jamais arraché le pouvoir. Il l’a demandé, attendu, reçu. « Ni volée, ni arrachée : juste reçue. Reçue d’un peuple qui rêvait de changement au début d’un nouveau millénaire. »
Et douze ans plus tard, quand ce peuple a voulu tourner la page, Wade s’est incliné. « Une voix, vous le saviez, ne se possède pas : elle s’honore et se rend. »
La députée salue aussi la leçon de silence que Wade a donnée à cent ans. Interrogé sur les convulsions politiques actuelles du Sénégal, il a choisi de parler du monde, de la Palestine et des grands fracas du siècle. Et de se taire sur les querelles internes. « À l’heure où tous se pressent de dire tout haut ce que beaucoup voient déjà, vous nous rappelez que la grandeur, parfois, se tait. »
Une conclusion latine pour un hommage universel
Aïssatou Tall Sall referme son texte comme elle l’a ouvert, avec élégance et distance. Elle choisit de faire comme lui : taire le reste et se contenter de ces trois mots. Merci. Pardon. S’il vous plaît.
« Ave Magister, discipuli te salutant. Gloire à vous, Maître : vos disciples vous saluent ! »
Et en guise de vœu final, cette prière simple : « Que Dieu vous accorde de vivre et demeurer longtemps parmi nous, car l’ouvrage que vous avez mis sur le métier est encore à finir. »
Dans un paysage politique sénégalais marqué par les fractures et les invectives, ce texte d’Aïssatou Tall Sall détonne par sa sobriété, sa profondeur et sa générosité. Il rappelle que la politique peut parfois s’élever. Et que les mots les plus simples, Merci, Pardon et S’il vous plaît, sont souvent ceux qui disent le mieux l’essentiel.
Laguinee.info





