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Limogeage au Sénégal : Quel décodage politique après la réaction de Sonko ?

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« Alhamdoulillah. Ce soir je dormirai le cœur léger à la cité Keur Gorgui. »

Cette phrase d’Ousmane Sonko, courte et chirurgicale, est un chef-d’œuvre de communication politique. Pour le comprendre, entamons par la signification de chaque expression choisie avec tact.

« Alhamdoulillah » : Sonko ancre son limogeage dans la sphère spirituelle, pas dans la défaite politique. Par cette formulation, il semble se soumettre à la volonté divine, pas à celle de Diomaye. Et c’est une façon pour lui de transcender l’humiliation institutionnelle.

« Cœur léger » : le désormais ancien Premier ministre sénégalais ne sort pas brisé ; il sort soulagé. Comme pour dire que c’est une requalification du limogeage en libération.

« La Cité Keur Gorgui » : pour Sonko, c’est un retour aux sources, auprès de sa base. Il signale à ses militants : je reviens à vous, je n’ai pas trahi.

Dans son post, l’absence de toute attaque contre Diomaye apparaît comme une stratégie de long terme. Il vise à préserver sa crédibilité morale et laisse le temps et ses millions de militants travailler pour lui.

En communication politique, cette sortie de Sonko s’apparente à une vertu du retrait calculé, comme mentionné dans « Le Prince » de Nicolas Machiavel. Dans cette œuvre immortelle (1532), l’auteur distingue deux types de Prince : celui qui gouverne par la force et celui qui gouverne par la ruse, le lion et le renard. Sa leçon centrale est que le politique habile sait quand lâcher le pouvoir pour mieux le reconquérir, et que l’apparence morale vaut parfois plus que le pouvoir réel.

Appliquée à Sonko, la lecture machiavélienne est limpide : en refusant de mordre, il joue le renard. Un Prince qui sort en hurlant après son limogeage avoue sa défaite et aliène l’opinion. Un Prince qui sort en remerciant Dieu et en déclarant son soulagement transforme sa destitution en victoire narrative. Machiavel écrit plus loin que « le Prince doit savoir bien user de la bête et de l’homme ». Sonko use ici de l’homme, de la dignité, de la retenue, là où ses adversaires attendaient la bête. Et la vertu machiavélienne au sens de l’habileté à saisir et retourner les coups du sort, c’est exactement cela : faire d’une adversité une opportunité. En contexte actuel, Sonko ne subit donc pas son limogeage, il le capitalise.

Dans les Cahiers de prison (1929-1935), Antonio Gramsci distingue deux stratégies révolutionnaires : la guerre de mouvement (assaut frontal, conquête directe du pouvoir) et la guerre de position (occupation lente et durable du terrain culturel, symbolique, populaire ce qu’il appelle l’hégémonie). L’auteur soutient que dans les sociétés dotées d’institutions solides, la guerre de mouvement échoue presque toujours, et que seule la guerre de position produit un changement durable.

Pour rappel, Sonko a mené sa guerre de mouvement de 2019 à 2024 : entre la rue, les procès, la prison, la candidature par procuration. Il a gagné. Mais une fois au gouvernement, il s’est retrouvé dans la tranchée institutionnelle, contraint à des compromis qui érodent l’hégémonie populaire. Au regard de la récente histoire politique sénégalais, son limogeage le réexpédie dans le terrain où il est imbattable : avec pour compagons la société civile, la jeunesse, les réseaux, la parole libre. Sa phrase Facebook est un acte gramscien pur ; il ne riposte pas par les institutions, il riposte par le symbole (Keur Gorgui, la prière, la sérénité). Ce qui amène à dire que l’ex PM, reconstitue son hégémonie culturelle depuis l’extérieur du pouvoir, là où Gramsci place le vrai centre de gravité politique.

Faut-il rappeler que cette réaction n’est pas de la résignation ? C’est plutôt le début d’une campagne présidentielle conduite simultanément sur deux registres théoriques : la vertu machiavélienne qui retourne l’adversité en atout narratif, et la guerre de position qui reconquiert les esprits avant de reconquérir les institutions.

Le charismatique Ousmane Sonko se repositionne donc comme l’homme du peuple, libéré des compromis du pouvoir, prêt à reconquérir par la rue et les urnes ce qu’on lui a retiré par décret.

La phrase est courte, le calcul est long, et l’avenir nous éclairera davantage.

 

À suivre…..

Sâa Robert KOUNDOUNO

Étudiant en première année de master en communication, ISTIC de Ouagadougou, Burkina Faso

 

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