Trente ans après la fin de l’apartheid, l’Afrique du Sud est à nouveau secouée par de violentes flambées xénophobes contre des migrants africains. Depuis fin mars 2026, pillages, agressions, incendies et expulsions forcées se succèdent dans les grandes villes du pays. Derrière ce paradoxe cruel, un pays né du refus de la discrimination qui discrimine à son tour. se cachent des fractures sociales profondes, une instrumentalisation politique et une crise identitaire nationale non résolue.
Dans les rues de Johannesburg, de Durban, de Pretoria, des hommes armés de bâtons chassent des commerçants de leurs boutiques. Leur crime : être nés ailleurs sur le même continent.
Une violence récurrente, une flambée de trop
Trente ans après la fin de l’apartheid, l’Afrique du Sud fait face à une nouvelle vague de violences xénophobes. Depuis fin mars 2026, plusieurs villes sont le théâtre d’attaques visant principalement des ressortissants africains, sur fond de crise socio-économique persistante.
Les violences touchent majoritairement des étrangers originaires du Nigeria, du Ghana, du Zimbabwe, du Mozambique, de la RDC, de la Somalie et du Cameroun. Dans certaines localités, des scènes d’une rare violence ont été signalées : commerces vandalisés et pillés, véhicules incendiés, agressions physiques et humiliations publiques.
Ce n’est pourtant pas une première. Depuis 1994, le réseau Xenowatch de l’Université de Witwatersrand recense 669 morts, 5 310 commerces pillés et 127 000 déplacés par la xénophobie. En 2008, en 2015, en 2019,la liste des vagues de violence est longue. Mais la flambée actuelle frappe par son ampleur et par la bravoure de ses instigateurs à défier ouvertement les institutions.
L’héritage empoisonné de l’apartheid
Pour comprendre la xénophobie sud-africaine, il faut remonter à ses racines. Les racines du problème remontent à l’héritage de l’apartheid, qui a laissé une société profondément inégalitaire. Malgré la transition démocratique incarnée par Nelson Mandela, les fractures économiques et sociales persistent. Le chômage touche jusqu’à 40 % des jeunes selon les données administratives officielles, tandis que 10 % de la population détient près de 70 % des richesses. Les services publics, santé, logement, éducation, se dégradent.
L’héritage de l’apartheid est un facteur déterminant. La société sud-africaine, marquée par des inégalités profondes et une forte fragmentation sociale, fait des migrants une cible facile. Dépourvus de droits politiques et souvent marginalisés, ils disposent de peu de moyens pour se défendre face aux violences.
Certains chercheurs vont plus loin. Julius Malema, leader des Economic Freedom Fighters (EFF), dénonce une « manipulation héritée de l’apartheid ». Pour lui, l’hostilité envers les Nigérians ou les Zimbabwéens n’est qu’un écran de fumée : « L’État vous éloigne des vraies raisons de votre chômage », a-t-il lancé avec véhémence selon journaldutogo.com
Le chômage et la pauvreté : le terreau de la haine
La mécanique de bouc-émissaire fonctionne d’autant mieux que la misère est réelle. Avec un chômage massif touchant entre 30 % et 40 % de la population, la compétition pour les emplois peu qualifiés devient féroce, opposant les Sud-Africains précaires aux immigrés dans les secteurs du commerce et de la sécurité. La distribution des richesses reste extrêmement disproportionnée : 10 % des habitants détiennent environ 71 % du patrimoine. L’apartheid a laissé un héritage d’inégalités où les townships concentrent la pauvreté tandis que les monopoles économiques restent aux mains d’une minorité.
Le chômage de masse en Afrique du Sud est le produit d’une économie structurellement inégalitaire, héritée de l’apartheid et aggravée par des décennies de corruption et de mauvaise gouvernance.
Dans ce contexte, cette xénophobie prend fréquemment la forme d’une « afrophobie » intra-africaine, dirigée contre des populations noires étrangères, accusées de prospérer là où une partie de la population locale demeure marginalisée. Au-delà de l’emploi, les migrants sont accusés de peser sur des services publics déjà fragilisés.
Opération Dudula et March and March : la haine organisée
Derrière la violence spontanée se trouvent des structures organisées. Le mouvement March and March, fondé en 2025 par Jacinta Ngobese-Zuma, ancienne animatrice radio de 39 ans, et Operation Dudula, dirigé par Zandile Dabula, ont organisé des marches dans toutes les grandes villes du pays en mobilisant également des partis comme ActionSA, l’IFP et le MK Party. Leurs mots d’ordre officiels ciblent les migrants « illégaux », mais leurs actions sur le terrain, fermetures forcées de commerces, intimidations généralisées, ne font pas cette distinction.
Operation Dudula multiplie les actions controversées : blocage de l’accès aux hôpitaux publics, pressions devant les écoles, contrôles d’identité improvisés dans les quartiers populaires. Malgré plusieurs décisions de justice déclarant ces pratiques illégales, les opérations se poursuivent, alimentant un climat de peur et d’instabilité.
La xénophobie sert alors de prétexte à des actes de prédation économique, notamment contre des commerces détenus par des étrangers. Cette « économie de la violence » complique l’analyse du phénomène, en mêlant motivations sociales, politiques et criminelles.
La récupération politique : l’élection comme accélérateur
Le calendrier électoral n’est pas étranger à cette flambée. Les élections locales sud-africaines doivent se tenir entre novembre 2026 et janvier 2027. Selon l’Inclusive Society Institute, la méfiance envers les immigrants africains a progressé de 62,6 % en 2021 à 73,1 % en 2025. Le sentiment anti-étranger est devenu une ressource électorale que plusieurs partis exploitent ouvertement.
Le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale de l’ONU s’est dit inquiet de l’augmentation des signalements de discours de haine contre les étrangers dans le cadre des campagnes électorales en Afrique du Sud.
À plusieurs reprises, des déclarations de responsables publics ont contribué à attiser les tensions en associant immigration, criminalité et désordre social. Un phénomène que l’ONU ne cesse de dénoncer sans que les autorités sud-africaines n’y apportent de réponse à la hauteur.
Une crise diplomatique panafricaine
Les conséquences dépassent désormais les frontières. Au cours de l’année fiscale 2025-2026, les autorités sud-africaines ont enregistré 57 784 expulsions de migrants, marquant une augmentation de 46 % en deux ans.
Selon des données compilées par le gouvernement nigérian, plus de 118 ressortissants du pays auraient été tués dans des incidents xénophobes en Afrique du Sud entre 2015 et 2026. Au moins 130 Nigérians se sont inscrits pour des vols d’évacuation volontaire.
Le ministre des Affaires étrangères ghanéen s’est entretenu avec son homologue sud-africain Ronald Lamola au sujet des vidéos virales montrant des Ghanéens victimes d’attaques xénophobes. Le lendemain, la situation s’aggravant, les autorités ghanéennes ont convoqué le chargé d’affaires par intérim de la Haute Commission sud-africaine à Accra pour exiger des garanties de sécurité pour leurs ressortissants.
L’absence de poursuites judiciaires effectives contre les auteurs des attaques xénophobes est perçue par certains comme une approbation tacite des autorités. Un silence de Pretoria qui, lui aussi, fracture la solidarité panafricaine.
La Nation arc-en-ciel face à ses contradictions
Malgré la fin de l’apartheid, l’Afrique du Sud est aux prises avec son héritage. Les inégalités en matière d’éducation, la ségrégation des communautés et les disparités économiques persistent.
Le parti au pouvoir, l’ANC, est aujourd’hui critiqué pour son incapacité à réduire ces inégalités. Certains discours politiques ont contribué à alimenter la méfiance envers les étrangers.
La xénophobie apparaît ainsi comme le symptôme d’un malaise plus large, où frustration sociale et instrumentalisation politique se conjuguent. L’enjeu dépasse la seule question migratoire. Il interroge la capacité de l’Afrique du Sud à concrétiser l’idéal de la « Nation arc-en-ciel », héritage de l’ère post-apartheid. Sans réformes structurelles sur les inégalités, l’emploi et les services publics, le cycle risque de se perpétuer.
Ce que vivent les rues de Johannesburg en ce printemps 2026, c’est bien plus qu’une crise migratoire. C’est une société qui se regarde dans le miroir et n’aime pas ce qu’elle voit. Le pays de Mandela, qui a vaincu la ségrégation raciale au prix de décennies de lutte, se trouve aujourd’hui incapable d’offrir à ses propres citoyens les conditions d’une vie digne, et trouve dans l’étranger un exutoire commode. L’avenir de la Nation arc-en-ciel se jouera moins dans les urnes que dans la capacité de l’État à s’attaquer enfin aux vraies causes du mal.
Laguinee.info





