Ce mercredi 6 mai 2026, lors d’une conférence de presse à Kinshasa, le président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, a ouvert la porte à un éventuel troisième mandat, déclarant : « Je n’ai pas sollicité de troisième mandat, mais je vous le dis : si le peuple souhaite que j’aie un troisième mandat, j’accepterai. »
La formule est habile, presque chirurgicale. Elle désigne le peuple comme initiateur, et le président comme simple serviteur consentant. Pourtant, quiconque connaît l’histoire politique africaine des vingt dernières années reconnaît immédiatement ce langage : c’est la rhétorique classique du chef d’État qui veut prolonger son règne sans en avoir l’air.
Cette déclaration intervient dans un contexte marqué par des discussions croissantes autour d’une éventuelle révision de la Constitution congolaise, suscitant déjà de vives réactions dans la classe politique comme dans l’opinion publique.
Et pour cause : au pouvoir depuis 2019, Tshisekedi arrivera au terme de son second mandat de cinq ans en 2028. La Constitution congolaise limite à deux mandats présidentiels.
Toute troisième candidature nécessiterait donc une révision constitutionnelle ou un référendum.
Le cheval de Troie référendaire
Une proposition de loi sur le référendum, déposée à l’Assemblée nationale par un député de la majorité présidentielle, ouvre la voie à une révision de la Constitution. L’opposition y voit une manœuvre pour offrir un troisième mandat à Félix Tshisekedi.
Tshisekedi a lui-même précisé : « Pour moi, si changement, révision ou tout ce qu’il y a doit se faire, ce ne sera jamais sans consulter la population, le peuple congolais, c’est-à-dire par référendum. »
Le scénario est désormais lisible. C’est précisément la méthode qu’ont empruntée, avant lui, plusieurs dirigeants africains, avec des fortunes très diverses.
Le précédent guinéen : Alpha Condé, ou la victoire à la Pyrrhus
Le cas d’Alpha Condé en Guinée est le plus édifiant. En remettant à zéro les limites du nombre de mandats présidentiels via une nouvelle constitution soumise à référendum en mars 2020, Condé s’est offert la possibilité légale de se présenter pour un troisième mandat, un projet auquel s’opposait farouchement la société civile.
Alpha Condé a assumé cette logique de façon décomplexée, affirmant : « Il ne s’agit pas de mon troisième mandat, mais de mon premier mandat sous la IVe République. »
Argument juridique certes, mais perçu comme une manipulation par une large partie de la population.
Le prix à payer fut exorbitant. Les protestations nées de la controverse ont fait au moins 92 morts selon l’opposition, avant même la tenue du scrutin présidentiel.
Et l’épilogue fut brutal : en septembre 2021, Condé fut renversé par un coup d’État militaire. Après 45 ans de combat politique et d’opposition, il finit sa présidence en “captivité”, victime, en partie, de son propre entêtement constitutionnel.
Le cas ivoirien : Ouattara, ou l’art de la persistance sans fin
La Côte d’Ivoire offre un exemple encore plus éloquent. Le 5 mars 2020, le président Ouattara avait pourtant annoncé son intention de ne pas briguer un 3e mandat. Mais le décès soudain de son dauphin désigné Amadou Gon Coulibaly, en juillet 2020, l’a conduit à revenir sur cet engagement en invoquant un « cas de force majeure ».
Ses partisans ont soutenu que la révision constitutionnelle de 2016 avait remis le compteur des mandats à zéro, tandis que ses adversaires jugeaient cette troisième candidature anticonstitutionnelle.
L’histoire ne s’est pas arrêtée là. En octobre 2025, Ouattara s’est à nouveau présenté pour un quatrième mandat consécutif. Il a été réélu avec un taux de participation de 50,10 %, dans un scrutin marqué par l’exclusion de ses deux principaux adversaires pour des motifs juridiques contestés.
Le Cameroun de Paul Biya : la longévité érigée en système
Au Cameroun, le débat sur les mandats n’a même plus lieu d’être : il a été définitivement tranché en faveur du président. Depuis qu’une modification constitutionnelle en 2008 a supprimé les limites de mandats, Paul Biya gouverne sans contrainte de durée. Les secteurs les plus importants du pays sont sous sa coupe, y compris le Conseil constitutionnel.
À 93 ans, le chef de l’État camerounais, au pouvoir depuis 1982, vient de rempiler pour un huitième mandat consécutif après avoir obtenu 53,66 % des suffrages exprimés lors de l’élection d’octobre 2025.
Le Cameroun n’est plus dans la logique du troisième mandat, il est au-delà de tout comptage. Paul Biya est aujourd’hui le dirigeant non royal ayant exercé le pouvoir en continu le plus longtemps dans le monde, à l’âge de 93 ans.
Son maintien au pouvoir repose sur une ingénierie politique rodée. Il a créé une classe politique à la recherche de rente qui le maintient au pouvoir avec un minimum de résistance, dans un pays où la corruption détourne des ressources considérables pour alimenter un réseau clientéliste. Le Cameroun illustre l’aboutissement logique du syndrome du troisième mandat : une présidence à vie, institutionnalisée et banalisée.
Le Congo-Brazzaville de Sassou Nguesso : 41 ans et un cinquième mandat
À Brazzaville, le scénario est similaire, avec en prime une brutalité assumée. Denis Sassou Nguesso, 82 ans, est au pouvoir sans discontinuer depuis 1979, hors parenthèse entre 1992 et 1997. Il a fait adopter en 2015 une nouvelle Constitution qui lui a permis de se représenter, puis de repartir pour un mandat supplémentaire en 2021.
En avril 2025, Sassou Nguesso a prêté serment pour un cinquième mandat, après avoir été réélu avec 94,90 % des suffrages. La cérémonie d’investiture s’est tenue dans le stade de Kintélé devant des centaines de milliers de Congolais et une dizaine de chefs d’État africains. Parmi les invités de marque présents pour féliciter le maître de Brazzaville : Félix Tshisekedi lui-même.
La succession de Denis Sassou Nguesso est en cours de structuration autour de son fils Denis Christel Sassou Nguesso, illustrant une dérive dynastique qui transforme la République en patrimoine familial. Au Congo-Brazzaville, la démocratie est devenue une fiction constitutionnelle habillée en processus électoral.
Le Rwanda de Paul Kagame : l’efficacité comme alibi
Le cas rwandais est le plus complexe, car il est adossé à des performances économiques et sécuritaires réelles. En 2015, le gouvernement rwandais a désigné une commission chargée de réviser la Constitution dans sa totalité, avec pour objectif de permettre au président Paul Kagame de briguer un troisième mandat en 2017.
Le procédé fut présenté comme une initiative populaire spontanée. Selon les résultats officiels, les Rwandais ont approuvé à 98,9 % la réforme constitutionnelle. La nouvelle Constitution permettait à Kagame d’achever son mandat actuel de sept ans, puis de briguer un troisième mandat de même durée, avant deux mandats de cinq ans.
Des analystes ont souligné que les contrôles locaux de la population étaient tels que se déclarer contre le troisième mandat revenait à désobéir aux autorités, donc à prendre un risque réel. Paul Kagame a lui-même usé d’une formule remarquablement proche de celle de Tshisekedi aujourd’hui : il avait affirmé qu’il ne briguerait un troisième mandat que s’il était plébiscité par son peuple. Le plébiscite a dûment suivi.
Le Togo de Faure Gnassingbé : de la présidence à vie au régime parlementaire sur mesure
Au Togo, la famille Gnassingbé règne sans discontinuer depuis 1967. Faure, fils du général Eyadéma, a hérité du pouvoir en 2005 à la mort de son père. En mai 2019, les députés togolais ont voté une révision constitutionnelle qui introduit certes la limitation à deux mandats présidentiels, mais remet simultanément les compteurs à zéro pour Faure Gnassingbé, lui permettant de se représenter en 2020 et en 2025.
Mais l’innovation togolaise de 2024 est encore plus audacieuse. Faure Gnassingbé a de nouveau amendé la Constitution du Togo en 2024, supprimant la plupart des pouvoirs de la présidence et les transférant à un Premier ministre rebaptisé « président du Conseil des ministres ». Le Togo est ainsi officiellement passé d’un régime présidentiel à un régime parlementaire. L’astuce est géniale : en supprimant la présidence élue au suffrage universel, Gnassingbé échappe à toute limite de mandat pour son nouveau poste. C’est précisément ce point qui inquiète l’opposition, qui craint que Faure Gnassingbé ne soit désigné à cette fonction pour une durée indéfinie. La démocratie togolaise a muté en régime parlementaire de façade, taillé sur mesure pour un homme.
La Guinée Équatoriale d’Obiang Nguema : le record absolu
Au sommet de ce classement des longévités présidentielles africaines trône Teodoro Obiang Nguema Mbasogo. Au pouvoir depuis 1979, Obiang Nguema bat tous les records de longévité à la tête d’un État africain, avec plus de 46 ans de gouvernance. Il est arrivé au pouvoir non par les urnes, mais par un coup d’État contre son propre oncle, qu’il fit exécuter.
Sa stratégie de maintien au pouvoir emprunte le même chemin que ses pairs. En novembre 2022, il a été réélu pour un nouveau septennat avec 97 % des voix au sein d’un régime qualifié de dictature sans partage. Il a nommé son fils Teodorin Nguema Obiang comme vice-président, malgré ses condamnations en France pour blanchiment et abus de biens sociaux. La Guinée Équatoriale, assise sur des ressources pétrolières considérables, illustre la forme la plus accomplie du syndrome : le pouvoir dynastique, héréditaire, blindé par la rente pétrolière, totalement imperméable à toute alternance démocratique.
L’ironie congolaise : Tshisekedi contre Tshisekedi
Ce qui rend la situation de Félix Tshisekedi particulièrement troublante, c’est le miroir de sa propre histoire. Celui qui fut lui-même un opposant farouche à un troisième mandat de Joseph Kabila se retrouve aujourd’hui dans une posture pour le moins inconfortable, contraint de gérer les ambitions de son propre camp tout en cherchant à préserver sa crédibilité démocratique.
L’opposition congolaise n’a pas manqué de relever cette contradiction. Moïse Katumbi, figure centrale de l’opposition, a lancé un avertissement sévère en invoquant l’article 64 de la Constitution : « En accédant au pouvoir, on prête serment de respecter la Constitution. À l’approche de la fin, certains cherchent à la contourner, voire à la défaire pour s’y maintenir.»
Une grammaire du pouvoir qui se répète
À travers ces sept cas: Alpha Condé en Guinée, Ouattara en Côte d’Ivoire, Biya au Cameroun, Sassou Nguesso au Congo-Brazzaville, Kagame au Rwanda, Gnassingbé au Togo, Obiang en Guinée Équatoriale, et demain peut-être Tshisekedi en RDC, se dessine une même grammaire du maintien au pouvoir.
Premièrement, la déclaration de non-intention initiale : « Je ne veux pas d’un troisième mandat », formule presque rituelle, que tous ont prononcée avant de se raviser.
Deuxièmement, l’invocation d’une circonstance exceptionnelle, crise sécuritaire, vide politique, « volonté du peuple », qui justifie le revirement.
Troisièmement, le recours à une révision constitutionnelle ou à un référendum, présenté comme démocratique en apparence, mais verrouillé par des institutions partisanes. Entre 2015 et 2025, au moins dix dirigeants africains ont ainsi pu « réinitialiser » leur compteur de mandats en promulguant de nouvelles constitutions, s’appuyant sur le principe de non-rétroactivité.
Quatrièmement, la criminalisation ou l’élimination juridique des opposants les plus dangereux, réduisant la compétition électorale à une formalité.
Cinquièmement et c’est la dernière innovation, togolaise, le changement de régime institutionnel lui-même, pour échapper à toute contrainte constitutionnelle en changeant les règles du jeu en cours de partie.
Quand la démocratie se recycle en légitimité
La déclaration de Tshisekedi ce 6 mai 2026 n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans un scénario continental connu, répété, et dont l’Afrique connaît trop bien les dénouements. Le verdict de l’histoire est sévère : Alpha Condé a fini renversé et (re)exilé. Ouattara gouverne, mais dans un pays où la participation électorale s’effondre et l’opposition est muselée. Kagame règne sur un Rwanda prospère, mais verrouillé. Gnassingbé a inventé un régime parlementaire sans opposition. Biya approche de ses 100 ans au pouvoir. Sassou règne depuis que la plupart des Congolais sont nés. Obiang n’a connu que le coup d’État comme mode de gouvernance.
La RDC, avec une guerre active à l’Est, des institutions sous tension et une économie fragilisée, présente toutes les conditions favorables à ce scénario. La menace sécuritaire peut facilement servir d’argument pour justifier à la fois un report électoral et un troisième mandat de transition.
Félix Tshisekedi a encore le choix. Il peut écrire une autre page, celle d’un président africain qui, face à la tentation du pouvoir perpétuel, a choisi l’alternance et l’histoire. Ce serait, en 2026, une véritable exception sur le continent africain.
Laguinee.info





