Dans une lettre ouverte datée du 24 mars 2026, Roger Patrick Millimono, ancien ministre de l’Agriculture sous Alpha Condé et ex-cadre de la Banque centrale de Guinée, s’adresse directement au Président Mamadi Doumbouya. Fort de son expérience au cœur des institutions monétaires, il livre un diagnostic précis de la crise de liquidité qui frappe le pays et formule des recommandations concrètes pour en sortir.
Le pays étouffe. Les billets se font rares, les opérateurs économiques thésaurisent, les banques peinent à honorer leurs engagements. Face à ce constat, un homme a choisi de prendre la plume. Roger Patrick Millimono, ancien ministre de l’Agriculture et de l’Élevage, mais aussi ancien Conseiller principal puis Conseiller chargé de mission à la Banque centrale de la République de Guinée (BCRG) entre 2009 et 2018, interpelle publiquement le chef de l’État.
« Au regard de la situation monétaire dans laquelle se trouve notre pays, la Guinée, je me permets de m’adresser à Votre Haute Autorité pour vous apporter ma modeste contribution à la résolution de ce que le commun des Guinéens qualifient de crise de liquidité », écrit-il en préambule, précisant d’emblée ses motivations : « c’est par patriotisme que je me fais ce devoir car, quand notre pays rencontre des difficultés, nous sommes tous concernés puisque c’est nous qui subissons les conséquences. »
Un précédent historique : la crise de 2010
Pour comprendre la crise actuelle, M Millimono remonte dans le temps. Il rappelle qu’une situation similaire s’était déjà produite en Guinée en 2010, « mais dans une moindre ampleur par rapport à celle que nous vivons actuellement ». Cette année-là, « le nouvel endettement de la Guinée a été l’équivalent de ce qu’il était de 1958 à 2009 », soit un doublement de la dette du pays en l’espace d’une seule année. Résultat : une défiance des agents économiques, une crise de confiance envers l’État et une raréfaction de la monnaie dans le circuit officiel.
Les mesures prises à l’époque par la BCRG, changement des billets de 10 000 GNF, vente d’or aux opérateurs économiques,n’avaient pas suffi à enrayer la spirale. C’est finalement la restauration d’une « gouvernance vertueuse » par les nouvelles autorités issues des élections de fin 2010 qui avait permis au pays de sortir du cadre des pays pauvres très endettés (PPTE), avec à la clé une annulation importante de la dette extérieure.
Les réserves obligatoires, élément déclencheur
Aujourd’hui, selon l’ancien ministre, le mécanisme est identique, mais les effets plus prononcés. Il désigne un facteur précis comme point de départ de la crise actuelle : « L’utilisation des réserves obligatoires des banques primaires a été l’élément déclencheur de la crise de confiance envers l’État. » Ce mécanisme a entraîné une réaction en chaîne : les opérateurs économiques, ne pouvant plus accéder librement à leurs dépôts, ont préféré garder leur argent hors des circuits bancaires. Les banques elles-mêmes, privées de leurs avoirs à la BCRG, se sont retrouvées dans l’incapacité de servir leurs clients. « Surtout que ces réserves obligatoires ne sont pas encore remboursées », souligne-t-il.
L’ancien ministre balaie sans ménagement les solutions qui circulent dans le débat public. Changer de signe monétaire, émettre des billets de 50 000 GNF, ou encore miser sur la digitalisation immédiate : autant de pistes qu’il juge insuffisantes, voire dangereuses. « Les causes n’étant pas éliminées, on se retrouvera dans la même situation », prévient-il. Sur la monnaie électronique, il s’appuie sur des données concrètes, citant un rapport de la Worldwide Broadband Speed League selon lequel « la Guinée se retrouve avant-dernière du classement en Afrique en matière de qualité du débit internet », avec une vitesse moyenne oscillant entre 1,3 et 16,4 Mbps selon les sources, sans compter les coupures récurrentes. « Le problème est immatériel et non technologique. C’est un problème de crédibilité, de confiance, de la gouvernance économique, financière et monétaire », tranche-t-il.
L’État, « acteur majeur » de la crise
Le diagnostic est sans ambiguïté. « Je me dois de vous dire, avec toute la franchise qui a caractérisé ma carrière professionnelle, que l’acteur majeur de cette crise est l’État », écrit-il. Ce dernier doit donc, selon lui, prendre les premières mesures. Il préconise une réduction drastique du déficit budgétaire, soit en augmentant les recettes sans alourdir la pression fiscale, soit en comprimant les dépenses, l’élimination des dépenses extra-budgétaires, et des investissements ayant « un réel impact positif sur les populations, notamment en matière d’infrastructures, d’éducation, de santé, d’agriculture, de recherche scientifique ».
Il demande également que l’État « s’engage, et même s’y résolve à rembourser les réserves obligatoires », et limite strictement son recours au financement par la Banque centrale à ce qu’autorisent les textes en vigueur. Du côté de la BCRG, il appelle à une politique monétaire rigoureuse, avec une gestion optimale du taux directeur pour relancer l’épargne. « Avec la qualité des cadres qu’elle renferme, je suis certain qu’elle pourrait mettre en place tous les instruments nécessaires qui sont à sa disposition si, dans une certaine mesure, elle avait les mains libres », observe-t-il.
L’ancien ministre pointe également d’autres facteurs qui entretiennent la méfiance des opérateurs : les comportements de certains agents au sein des banques primaires, qu’il appelle à « respecter l’éthique et la déontologie qu’exige leur métier », ainsi que les pressions exercées par la CENTIF et l’ORDEF sur les acteurs économiques. « Il doit être mis fin à certaines tracasseries au niveau de ces institutions qui n’encouragent pas le retour des avoirs monétaires dans le circuit officiel », insiste-t-il.
Restaurer la confiance, clé de la sortie de crise
Au fil de sa lettre, un mot revient comme un fil conducteur : la confiance. « Pour que les agents économiques ramènent leurs avoirs dans le circuit officiel, il faut restaurer la confiance entre les opérateurs économiques et l’État », résume M.Millimono. Sans elle, aucune mesure technique ne saurait suffire.
L’ancien ministre conclut sa lettre en réaffirmant son attachement à la Guinée : « Tel est ma modeste contribution à la résolution de ce problème qui impacte fortement et de façon négative la vie des citoyens guinéens dont je suis membre. »
Sa voix, celle d’un homme qui a traversé les crises monétaires de l’intérieur, sera-t-elle entendue ? La réponse des autorités est désormais attendue.
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