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5 septembre 2021-5 septembre 2026: cinq ans après, Monsieur le président, quel bilan?(Dr Faya Millimouno)

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De la « justice-boussole » à la « main qui ne tremblera pas »: le temps est venu de confronter les promesses aux résultats.
Le 5 septembre 2021, une page de l’histoire politique de notre pays se tournait brutalement. Le régime du Président Alpha Condé était renversé par les forces conduites par le Colonel Mamadi Doumbouya. Ce jour-là, puis dans les semaines qui suivirent, des paroles fortes furent prononcées. Des paroles qui dépassèrent les clivages politiques. Des paroles qui suscitèrent de l’espoir jusque chez des Guinéens qui, par principe, étaient opposés aux coups d’État. Même parmi nous, membres de l’opposition républicaine, comme parmi certains militants et responsables du RPG Arc-en-ciel, nombreux furent ceux qui entendirent dans ces engagements la promesse d’une rupture avec certaines pratiques qui avaient trop longtemps affaibli notre République.
Nous entendîmes notamment: « La justice sera désormais la boussole. » Nous entendîmes la volonté de lutter sans faiblesse contre la corruption et le détournement des deniers publics. Nous entendîmes que l’administration publique guinéenne était trop politisée et qu’il fallait la dépolitiser. Nous entendîmes surtout la promesse d’une Guinée dans laquelle les droits et libertés des citoyens seraient respectés et où les tragédies liées à leur exercice ne devraient plus se reproduire.
Ces engagements étaient nobles. Ils répondaient aux aspirations d’une nation qui avait trop souffert de l’injustice, de l’impunité, de la corruption, de la politisation de l’administration et des violences politiques.
Mais aujourd’hui, nous sommes le 5 septembre 2026. Exactement cinq ans se sont écoulés. L’heure n’est donc plus seulement aux promesses. L’heure est au bilan. Et je voudrais, avec tout le respect dû à la fonction présidentielle, poser au Président Mamadi Doumbouya quelques questions que l’histoire, les citoyens et notre devoir de représentants du peuple nous imposent aujourd’hui.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT, CINQ ANS APRÈS: QUEL BILAN ?
Je pose cette question sans animosité. Je la pose en député de l’opposition. Je la pose en citoyen guinéen. Je la pose surtout parce qu’une promesse politique n’a de valeur que si, un jour, celui qui l’a faite accepte de la confronter aux résultats.
Monsieur le Président, si vous étiez aujourd’hui assis à ma place, sur les bancs de l’opposition ; si vous deviez examiner votre propre gouvernance avec la même exigence que celle avec laquelle vous aviez jugé celle de vos prédécesseurs le 5 septembre 2021, quel bilan établiriez-vous ? Sans protocole. Sans communicants. Sans langue de bois. Simplement devant votre conscience et devant l’histoire.

1. « LA JUSTICE SERA LA BOUSSOLE »: OÙ NOUS A CONDUITS LA BOUSSOLE?
Cette phrase restera probablement l’une des plus fortes des premières heures du CNRD. Vous aviez déclaré que la justice devait devenir la boussole de la gouvernance. Quelques semaines plus tard, vous insistiez encore: « Je ne peux pas être la boussole, c’est la justice qui doit l’être. »
Cinq ans après, Monsieur le Président, permettez-nous de demander: La justice est-elle effectivement devenue la boussole de la Guinée ? Le citoyen ordinaire a-t-il aujourd’hui davantage confiance dans son juge ? Le puissant et le faible sont-ils réellement égaux devant la loi ? Un ministre, un directeur, un officier, un député, un opposant et un simple citoyen répondent-ils de leurs actes selon les mêmes règles ? Les magistrats sont-ils suffisamment protégés contre les influences politiques, administratives et financières ? Les citoyens qui dénoncent l’État peuvent-ils compter sur la justice avec la même confiance que l’État lorsqu’il poursuit un citoyen ? Si la réponse est oui, montrons-en les preuves. Si au contraire la réponse est non, ayons le courage de reconnaître que la boussole annoncée le 5 septembre 2021 n’a pas encore conduit la République là où nous espérions qu’elle la conduirait.

2. « MA MAIN NE TREMBLERA PAS »: QU’A RAPPORTÉ CETTE MAIN À LA GUINÉE?
Vous avez récemment réaffirmé votre détermination face à la corruption et aux détournements de deniers publics. Deux ministres, Mory Condé et Mourana Soumah, ont été limogés le 21 août dernier. Mais les décrets de limogeage rendus publics n’indiquaient pas les motifs de ces décisions.
Cela soulève une question fondamentale: Un limogeage suffit-il à constituer une politique de lutte contre la corruption?
Lorsqu’il y a détournement présumé de deniers publics, le contribuable ne veut pas seulement savoir qui a perdu son poste. Il veut savoir : a) Combien a été détourné ? b) Qui en est responsable ? c) La justice a-t-elle été saisie ? d) Combien l’État a-t-il récupéré ?
Car si un responsable détourne dix milliards et perd simplement son poste, la République n’a pas récupéré dix milliards. Elle a seulement changé de responsible, prêt à faire la même chose que son prédécesseur.

3. LES MARCHÉS PUBLICS: QUE DISENT LES CHIFFRES DE L’ÉTAT LUI-MÊME?
Ici, nous n’avons même pas besoin des chiffres de l’opposition. Regardons ceux de l’Autorité de Régulation des Marchés Publics (ARMP). En effet, pour 2022, l’ARMP indique que 960 marchés ont été immatriculés pour plus de 12 357 milliards GNF. Seulement 30 % du nombre des marchés et 34 % de leur valeur avaient été passés par appel d’offres ouvert. Les marchés de gré à gré représentaient 46 % de la valeur totale, soit environ 5 656 milliards GNF.
Plus préoccupant encore : selon l’ARMP, 19 autorités contractantes sur 31 avaient dépassé le seuil de 10 % du montant total de leurs marchés passés par gré à gré. L’organisme signalait également un écart de 775 marchés entre les bases de la DGMP et de l’ARMP.
En 2023, les appels d’offres restreints représentaient à eux seuls 49 % de la valeur totale des marchés, contre 36 % pour les appels d’offres ouverts et 15 % pour le gré à gré.
Ces chiffres ne permettent pas de déclarer automatiquement tous ces marchés frauduleux. Mais ils justifient des questions, comme: a) Pourquoi un recours aussi important aux procédures qui limitent la concurrence ? b) Les conditions légales permettant ces dérogations étaient-elles réunies ? c) Qui les a autorisées ? d) Qui les a contrôlées ? e) Quels responsables ont été sanctionnés lorsque des irrégularités ont été constatées ?
Monsieur le Président, puisque votre main ne doit trembler devant personne, alors faisons un exercice très simple: publions les audits, les contrats, les montants, les entreprises bénéficiaires, les procédures utilisées, les avenants, les conclusions des contrôles. Et lorsque des infractions sont établies, transmettons les dossiers à la justice.

4. ET LES 147 VÉHICULES DES DÉPUTÉS?
Cette interrogation nous concerne directement, nous parlementaires. En effet, le 3 septembre 2026, les 147 députés de la dixième législature ont reçu chacun un véhicule de fonction. Le Président de l’Assemblée nationale a lui-même rappelé que chaque véhicule constitue un bien public et impose une exigence d’exemplarité.
Je suis l’un de ces députés. Je ne peux donc demander la transparence aux ministres et en dispenser l’institution à laquelle j’appartiens. D’où mes questions: a) Combien ces 147 véhicules ont-ils coûté au contribuable ? b) Quel est leur prix unitaire ? c) Quel fournisseur les a livrés ? d) Quelle institution a passé la commande ? e) Quelle procédure de passation a été utilisée ? f) Y a-t-il eu mise en concurrence ? g) Si une procédure dérogatoire a été utilisée, quelle disposition légale l’a justifiée ?
Si tout a été fait conformément à la loi, publions simplement le dossier d’acquisition. Et si la loi n’a pas été respectée, alors la « main qui ne tremblera pas » doit commencer par s’appliquer à ceux qui ont engagé cette dépense. Y compris lorsqu’elle bénéficie aux députés. L’exemplarité commence par le député.

5. LA CORRUPTION: CINQ ANS APRÈS, QUELS RÉSULTATS MESURABLES?
Je souhaiterais que le débat public quitte désormais le terrain des slogans pour entrer dans celui des indicateurs.
Monsieur le Président, entre le 5 septembre 2021 et le 5 septembre 2026 : a) Combien de milliards de francs guinéens détournés ont été effectivement récupérés par l’État ? b) Combien de marchés irréguliers ont été annulés ? c) Combien de responsables publics ont été définitivement condamnés pour corruption ou détournement ? d) Combien de fournisseurs ont été sanctionnés ? e) Combien de contrats manifestement défavorables à l’État ont été renégociés ? f) Combien de milliards la politique anticorruption a-t-elle permis d’économiser au contribuable?
Voilà le véritable tableau de bord de la phrase: « Ma main ne tremblera pas. » Car une main peut ne pas trembler dans un discours. Ce qui compte, c’est ce qu’elle produit pour la République.

6. L’ADMINISTRATION DEVAIT ÊTRE DÉPOLITISÉE: L’EST-ELLE AUJOURD’HUI ?
L’un des diagnostics posés au début de la transition concernait la politisation excessive de l’administration publique. Cinq ans après, posons également ces questions sans détour : a) L’administration guinéenne est-elle aujourd’hui moins politisée qu’en septembre 2021 ? b) Le fonctionnaire peut-il progresser indépendamment de ses opinions politiques ? c) Les nominations aux hautes fonctions administratives répondent-elles prioritairement à des critères objectifs de compétence, de mérite et d’intégrité ? d) L’administration territoriale se comporte-t-elle avec la même neutralité envers le parti au pouvoir et envers l’opposition ? e) Les préfets, gouverneurs, sous-préfets et autres représentants de l’État sont-ils d’abord les serviteurs de la République ou deviennent-ils, dans certaines circonstances, les relais politiques du pouvoir ?
Si nous dénoncions hier la confusion entre l’État et le parti au pouvoir, nous ne pouvons pas l’accepter aujourd’hui sous une autre forme.

7. « PLUS JAMAIS ÇA»: MAIS DES GUINÉENS SONT ENCORE MORTS DANS L’EXERCICE DE LEURS LIBERTÉS
C’est probablement la question la plus douloureuse. En effet, depuis septembre 2021, des Guinéens ont encore perdu la vie dans le contexte de manifestations. Amnesty International recensait déjà au moins 47 personnes tuées lors de manifestations sous le CNRD au 22 avril 2024, dont plus de 75 % avaient moins de 25 ans et 40 % moins de 18 ans. Peu importe ici leur parti, peu importe leur quartier, peu importe leur opinion politique, ils étaient Guinéens.
Alors, Monsieur le Président: a) Comment expliquer qu’après la promesse de rupture, des familles guinéennes aient encore enterré leurs enfants à la suite de manifestations ? b) Combien d’enquêtes ont abouti ? c) Combien d’auteurs ont été identifiés ? d) Combien de familles ont obtenu justice et réparation ? e) Si les morts d’hier étaient inacceptables, ceux d’aujourd’hui doivent l’être tout autant.
La valeur d’une vie guinéenne ne change pas avec le régime au pouvoir.

8. LES DISPARITIONS: QUE DIRE AUX FAMILLES QUI ATTENDENT?
Il y a plus douloureux encore que la mort connue : l’absence sans réponse. En effet, depuis le 9 juillet 2024, Oumar Sylla, dit Foniké Mengué, et Mamadou Billo Bah restent portés disparus. Amnesty International rappelait encore en juillet 2026 que leur sort demeurait inconnu et dénonçait la persistance d’enlèvements et de disparitions. D’autres cas ont également été signalés.
Monsieur le Président, que doit répondre la République à une mère, une épouse, un enfant ou un frère qui demande simplement : « Où est mon parent ? »
Si l’État ne les détient pas, il doit mobiliser tous ses moyens pour déterminer qui les a enlevés. Si des agents publics sont impliqués, ils doivent répondre de leurs actes. Et si personne ne sait ce qui s’est passé, alors une enquête indépendante doit permettre de l’établir.
Une République ne peut pas s’habituer aux disparitions.

9. N’ZÉRÉKORÉ: COMBIEN DE MORTS ET OÙ EN EST LA JUSTICE?
Le 1er décembre 2024, le stade de N’Zérékoré a connu l’une des tragédies les plus graves de ces dernières années. Le bilan officiel fait état de 56 morts. Des organisations locales ont avancé des bilans beaucoup plus élevés : Amnesty International rapporte que des ONG locales ont évoqué 140 morts. L’organisation indique également qu’au moins 98 familles avaient porté plainte en mars 2025 et que ces plaintes n’avaient pas connu de suite à la fin de cette année-là.
Face à une telle divergence, la question n’est pas de choisir le chiffre qui arrange un camp politique. Les questions sont : a) Quelle est la vérité ? b) Combien de Guinéens sont réellement morts à N’Zérékoré ? c) Pourquoi ? d) Qui porte les responsabilités éventuelles ? e) Où en est l’enquête ? f) Les familles ont-elles obtenu justice ?
Le devoir de l’État n’est pas seulement de compter les morts. Il est d’établir la vérité.
10. LES MÉDIAS: SOMMES-NOUS PLUS LIBRES QU’EN 2021?
En mai 2024, les agréments de plusieurs médias importants — notamment FIM FM, Espace FM, Sweet FM, Djoma FM et Djoma TV — ont été retirés ; leurs fréquences ont ensuite également été retirées.
On peut discuter des obligations légales et réglementaires auxquelles tout média doit se conformer. Mais cinq ans après le discours de rupture,d’autres questions doit être posées : a) L’espace médiatique guinéen est-il aujourd’hui plus libre, plus pluraliste et plus sécurisé qu’il ne l’était le 5 septembre 2021 ? b) Un journaliste critique peut-il travailler sans craindre pour son média, son emploi ou sa liberté ?
Une démocratie ne se mesure pas à la liberté accordée à ceux qui applaudissent. Elle se mesure à la liberté laissée à ceux qui critiquent.

11. MONSIEUR LE PRÉSIDENT, SI VOUS ÉTIEZ À MA PLACE…
Je voudrais terminer cette tribune non par une accusation, mais par une question, une seule. Peut-être la plus importante.
Monsieur le Président Mamadi Doumbouya, si vous étiez aujourd’hui à ma place, député de l’opposition, quel bilan feriez-vous objectivement des cinq années écoulées ?
Si vous n’étiez pas Président de la République, si vous n’étiez pas entouré de ministres, de conseillers et de collaborateurs, si vous étiez simplement un citoyen observant la Guinée du 5 septembre 2021 au 5 septembre 2026, diriez-vous que les promesses du 5 septembre ont été tenues ? Diriez-vous que la justice est devenue la véritable boussole ? Diriez-vous que l’administration est dépolitisée ? Diriez-vous que la corruption a reculé de manière mesurable ? Diriez-vous que les marchés publics sont devenus plus transparents ? Diriez-vous que les droits et libertés sont mieux protégés ? Diriez-vous que les Guinéens peuvent manifester sans craindre pour leur vie ? Diriez-vous que la presse est plus libre ? Diriez-vous que chaque famille dont un membre a disparu a reçu de l’État une réponse satisfaisante ? Diriez-vous que les familles des victimes de N’Zérékoré connaissent aujourd’hui toute la vérité ? Et surtout : la Guinée du 5 septembre 2026 ressemble-t-elle réellement à la Guinée que vous aviez promise le 5 septembre 2021 ?

CINQ ANS APRÈS, LE TEMPS DES SLOGANS DOIT CÉDER LA PLACE AU TEMPS DES COMPTES
Monsieur le Président, ces questions ne sont pas celles d’un ennemi. Elles sont celles d’un député de l’opposition qui considère que son devoir n’est ni d’applaudir systématiquement le pouvoir ni de le condamner systématiquement.
Notre devoir est d’interroger, de controller, de proposer, et lorsque cela est nécessaire, d’alerter.
Il serait injuste de prétendre que rien n’a été réalisé en cinq ans. Des infrastructures ont été engagées, des réformes institutionnelles ont été entreprises et la Guinée a connu d’importants changements.
Mais les infrastructures ne peuvent pas constituer le seul étalon d’une gouvernance. Une route ne remplace pas la justice. Un pont ne remplace pas la liberté. Un bâtiment administratif ne remplace pas l’État de droit. Et aucune infrastructure, aussi importante soit-elle, ne peut rendre à une mère l’enfant qu’elle a perdu.
Cinq ans après, notre pays doit donc avoir la maturité de regarder simultanément ce qui a été construit et ce qui n’a pas été tenu.

Le 5 septembre 2021, vous aviez demandé aux Guinéens de vous juger sur une rupture. Le 5 septembre 2026, il est légitime que les Guinéens demandent à juger cette rupture sur ses résultats. La justice devait être la boussole : demandons où elle nous a conduits. L’administration devait être dépolitisée : vérifions si elle l’est devenue. Aucun Guinéen ne devait perdre la vie pour l’exercice de ses droits : comptons malheureusement ceux que nous avons encore enterrés. La corruption devait être combattue sans faiblesse : publions les montants récupérés, les responsables sanctionnés et les marchés assainis. Et puisque la main présidentielle, nous dit-on encore, « ne tremblera pas », permettez à un député de poser une dernière question :
Monsieur le Président, après cinq ans, devant qui cette main a-t-elle effectivement tremblé, devant qui n’a-t-elle pas tremblé, et surtout : qu’a-t-elle concrètement rapporté à la République de Guinée ?
L’histoire ne comptabilisera pas le nombre de fois où une promesse aura été répétée. Elle mesurera le nombre de fois où elle aura été tenue. Et le meilleur hommage que nous puissions rendre au 5 septembre 2021, cinq ans plus tard, n’est ni de le célébrer aveuglément ni de le condamner mécaniquement. C’est d’avoir le courage républicain de poser une question aussi simple que redoutable : CINQ ANS APRÈS : QU’AVONS-NOUS PROMIS, QU’AVONS-NOUS ACCOMPLI ET QUE SOMMES-NOUS DEVENUS ?

Dr Faya Lansana MILLIMOUNO
Député à l’Assemblée nationale
Président d’honneur du Bloc Libéral (BL)
Le 5 septembre 2026

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