Après la sortie remarquée du président du conseil d’administration (PCA) de la Compagnie du TransGuinéen (CTG), Mamoudou Nagnalen Barry, sur l’inutilité relative des « sciences littéraires » et le temps « perdu » dans les discussions avec les avocats sur le projet Simandou, l’avocat guinéen Me David Béavogui a réagi, sans le nommer directement, dans une prise de position publique dense, mêlant droit, mémoire historique et interrogations sur la gouvernance du méga-projet minier.
Une réplique frontale sur le rôle des juristes
Dans des propos relayés publiquement, M. Barry avait affirmé que « les sciences littéraires, on n’en a pas assez besoin aujourd’hui », ajoutant que les partenaires chinois de Baowu, associés au projet Simandou, se plaignaient de la lenteur induite par les discussions juridiques et appelaient à « avancer ».
Répondant indirectement à ces propos, Me David Béavogui a qualifié de « simplement absurde et profondément inquiétante » l’idée que « le temps des hommes de lettres serait révolu » dans la mise en œuvre de ce qu’il présente comme « le plus grand projet minier et d’infrastructure au monde ».
L’avocat s’appuie sur une distinction qu’il juge essentielle : « L’avocat est avant tout un juriste ; et un juriste est un homme de lettre avant d’être avocat », a-t-il affirmé, ajoutant que le titre de « Maître » porté par les avocats « n’est pas anodin » mais découle, selon lui, « de leur stratégie dans la gestion de situations complexes, de leur culture, de leur expertise et de la maîtrise de leur domaine d’activité ».
« Se méfier des partenaires impatients »
Sur le fond des relations contractuelles avec les partenaires industriels, Me Béavogui a insisté sur la nécessité de prudence : « En business, l’expérience nous a appris à nous méfier des partenaires impatients », a-t-il déclaré, estimant qu’« une convention minière, en raison de son caractère hybride, appelle naturellement tout homme conscient de ses enjeux actuels et futurs, à la prudence ».
Tout en indiquant ne pas connaître personnellement les avocats représentant l’État guinéen dans le projet Simandou, il a salué, à travers les propos mêmes attribués aux partenaires chinois par le PCA de la CTG, la rigueur qu’il leur prête : « On se rend compte qu’ils mesurent la responsabilité qui est la leur face à l’histoire. Chapeau chers confrères », a-t-il ironisé.
Les précédents de Garafiri et Kaleta convoqués
L’avocat a ensuite élargi le débat à la mémoire des grands projets d’infrastructure guinéens, en évoquant le barrage hydroélectrique de Garafiri, mis en service au début des années 2000, et celui de Kaleta, plus récent. «
Avons-nous oublié l’histoire de Garafiri ? Combien de milliers de nos francs sont partis et pour quelle finalité ? », s’est-il interrogé, regrettant que le sujet ne soit plus évoqué publiquement, « comme si on nous avait volé nos mémoires ». Il a également cité le barrage de Kaleta comme un dossier récent sur lequel, selon lui, les interrogations restent en suspens.
Une série de questions sur la gouvernance du projet Simandou
Me Béavogui a par ailleurs formulé plusieurs interrogations sur le pilotage institutionnel du projet, portant notamment sur :
le rôle joué par l’ancien Conseil national de la transition (CNT), ou celui que jouera l’Assemblée nationale dans le processus de ratification du projet Simandou ;
l’examen, par ces institutions, des modalités de composition et d’exportation du minerai extrait ;
l’application au projet Simandou de la politique présidentielle de transformation locale des matières premières guinéennes avant exportation ;
une possible contradiction entre cette orientation et des opérations déjà engagées, selon lui, sur le terrain, il évoque à ce titre le retournement de wagons au port minéralier de Moribaya, dont il demande s’il est compatible avec l’objectif affiché de raffinage local.
La référence à l’affaire « charbon-fin » au Burkina Faso
Pour étayer sa mise en garde, l’avocat a cité l’adage selon lequel « celui qui ignore l’histoire se condamne à la répéter », en renvoyant à l’affaire dite du « charbon-fin » au Burkina Faso, un dossier judiciaire dans lequel la justice burkinabè a retenu, selon les informations relayées par la presse locale, un préjudice financier considérable pour l’État, de l’ordre de plusieurs centaines de milliards de francs CFA. Me Béavogui invite ses lecteurs à consulter cette affaire pour en tirer les enseignements applicables, selon lui, au contexte guinéen.
Un appel final à la vigilance
Me Béavogui a conclu son intervention par une série de formules martelées, résumant l’enjeu qu’il attribue au projet Simandou pour la Guinée : « Simandou, c’est notre histoire. Simandou, c’est notre avenir. Simandou, c’est l’avenir des enfants de nos enfants. Simandou, c’est notre fierté… Ne nous déçois pas Simandou. »
Le projet Simandou, qui doit permettre l’exploitation de l’un des plus importants gisements de minerai de fer au monde dans le sud-est de la Guinée, associe l’État guinéen à plusieurs partenaires industriels internationaux, dont le géant chinois de la sidérurgie Baowu, dans le cadre d’un consortium chargé de la mine, du chemin de fer et du port en eau profonde de Moribaya. Sa mise en œuvre, longtemps retardée, s’accompagne d’un vaste chantier de gouvernance contractuelle et institutionnelle, sur lequel les prises de position se multiplient à mesure que le projet entre dans sa phase opérationnelle.
Laguinee.info





