« L’Afrique doit s’unir ou périr. »
Kwame Nkrumah, 1963.
Il avait tout dit. En cinq mots. Et soixante-trois ans plus tard, l’Afrique n’est ni unie ni morte, elle est quelque chose de pire encore : elle est en sursis permanent, gouvernée par une organisation qui ressemble de moins en moins à un espoir et de plus en plus à un décor.
Ce 25 mai 2026, l’Union Africaine fête son 63e anniversaire. Ou plutôt, elle l’observe, silencieusement, discrètement, comme on observe un anniversaire dont on n’est pas fier. Parce que derrière les communiqués de circonstance, les photos de famille entre chefs d’État et les discours sur la souveraineté du continent, une question s’impose avec une urgence que les apparatchiks de l’UA préféreraient ignorer : à quoi sert réellement cette organisation ?
Cette tribune est son procès. Pas par haine. Pas par nihilisme. Mais par respect pour ceux qui l’ont rêvée.
Le rêve des pères fondateurs et ce qu’on en a fait
Le 25 mai 1963, à Addis-Abeba, trente-deux chefs d’État africains signent la Charte de l’Organisation de l’Unité africaine. C’est un moment historique d’une intensité rare. Le continent sort à peine de la nuit coloniale. Les peuples sont encore électrisés par les indépendances. Et des hommes comme Kwame Nkrumah, Sékou Touré, Julius Nyerere, Modibo Keïta et Haile Selassié portent une vision : faire de l’Afrique une, indivisible, souveraine et puissante.
Nkrumah, le plus visionnaire d’entre eux, voulait aller vite et loin: un gouvernement continental, une armée africaine, une monnaie unique, des frontières abolies. Les autres ont eu peur. Ils ont préféré une organisation intergouvernementale,c’est-à-dire une structure qui respecte les souverainetés nationales au lieu de les dépasser.
Ce choix-là, ce compromis-là, porte en lui le germe de tous les échecs qui suivront. On avait le choix entre l’ambition et la prudence. On a choisi la prudence. Et la prudence, en politique comme en histoire, est souvent le nom poli que l’on donne à la lâcheté.
L’OUA d’abord : le club des dictateurs
Avant de devenir l’Union Africaine en 2002, l’organisation s’appelait l’OUA, l’Organisation de l’Unité africaine. Et l’OUA, il faut le dire avec la clarté que l’histoire impose, a été pendant des décennies un club de chefs d’État qui se protégeaient mutuellement.
Le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des États membres était la règle d’or. En théorie, c’était le respect de la souveraineté. En pratique, c’était l’immunité pour les dictateurs. Idi Amin Dada massacrait les Ougandais, l’OUA regardait ailleurs. Bokassa se couronnait Empereur en Centrafrique, l’OUA applaudissait poliment. Mobutu pillait le Zaïre pendant trente ans, l’OUA ne disait rien.
Ce silence complice a coûté des millions de vies africaines. Et il a instauré une culture institutionnelle qui perdure encore aujourd’hui : ne jamais dire à un pair ce qu’il ne veut pas entendre.
2002 : l’Union Africaine, ou le même vin dans une bouteille neuve
La transformation de l’OUA en Union Africaine en 2002, sous l’impulsion de Mouammar Kadhafi et de Thabo Mbeki, devait tout changer. Un nouvel acte constitutif, un nouveau Parlement panafricain, une Cour africaine des droits de l’Homme et des peuples, un Conseil de paix et de sécurité. Les ambitions affichées étaient réelles.
Vingt-quatre ans plus tard, le bilan est amer.
Le Parlement panafricain, basé à Midrand en Afrique du Sud, n’a pas de pouvoirs législatifs réels. Il délibère, il recommande, il adopte des résolutions, et rien ne se passe. La Cour africaine des droits de l’Homme et des peuples est systématiquement ignorée par les États qui se sentent visés. Le Conseil de paix et de sécurité convoque des sommets d’urgence sur les crises, publie des communiqués solennels, et les crises continuent.
Le Soudan brûle depuis des années dans une guerre civile d’une brutalité effroyable. Des millions de personnes ont été déplacées. Des dizaines de milliers sont mortes. L’UA a nommé des médiateurs, organisé des processus de paix, adopté des feuilles de route. Le résultat : le conflit s’aggrave.
L’est de la République démocratique du Congo est en proie depuis trois décennies à des violences qui ont fait plus de six millions de morts, la plus grande catastrophe humanitaire de la planète depuis la Seconde Guerre mondiale. L’UA a déclaré des urgences, déployé des forces, proposé des dialogues. Le résultat : le M23 contrôle Goma pendant que l’organisation bavarde à Addis-Abeba.
La Libye, détruite par une intervention militaire occidentale en 2011, est depuis lors un État fantôme morcelé entre factions rivales, devenu le principal point de transit des migrants africains vers l’Europe, où ils meurent en Méditerranée par milliers. L’UA n’a pas été en mesure d’imposer une solution politique. Elle n’a même pas été en mesure d’empêcher l’intervention qui a détruit l’État libyen en premier lieu.
Le financement : la honte d’un continent qui mendie pour s’administrer
Voici un chiffre que l’UA préférerait cacher : plus de 60 % de son budget est financé par des partenaires extérieurs, l’Union européenne, les États-Unis, la Chine, les Nations Unies.
Une organisation qui prétend porter la souveraineté du continent africain se finance à crédit auprès des puissances qu’elle est censée tenir à distance. Et lorsqu’un bailleur suspend ses contributions, c’est l’ensemble du fonctionnement de l’UA qui vacille.
Les États membres eux-mêmes ne paient pas leurs cotisations. En 2023, moins de la moitié des États membres étaient à jour de leurs contributions obligatoires. L’UA doit régulièrement menacer d’exclure les mauvais payeurs des réunions, ce qui revient à menacer de retirer leurs droits de vote à des États qui, de toute façon, ne prennent pas l’organisation au sérieux.
Comment peut-on croire en une organisation continentale qui n’arrive pas à se faire payer par ses propres membres ? Comment peut-on parler de souveraineté africaine quand cette souveraineté est facturée à Bruxelles et à Washington ?
Les coups d’État : l’éternel double standard
L’UA a une position officielle claire sur les coups d’État militaires : elle les condamne et suspend les membres concernés. En théorie, c’est une posture démocratique louable. En pratique, c’est une hypocrisie consternante.
L’UA suspend le Mali après le coup d’État de 2021. Mais pendant des années, elle a entretenu des relations normales avec des régimes élus qui torturaient leurs opposants, truquaient les élections et modifiaient les constitutions pour se maintenir au pouvoir indéfiniment. Elle condamne les généraux qui prennent le pouvoir par la force, mais elle garde le silence sur les présidents qui prennent le pouvoir par la fraude.
Les populations sahéliennes, épuisées par des décennies de mauvaise gouvernance, de corruption endémique et d’abandon par des États qui ne les protégeaient pas, ont parfois accueilli ces coups d’État avec soulagement. Ce n’est pas parce qu’elles aimaient les militaires, c’est parce qu’elles détestaient ce qui précédait.
L’UA n’a jamais su entendre ce message. Elle a préféré défendre le principe de l’ordre constitutionnel,même quand cet ordre constitutionnel était celui de l’oppression.
La question migratoire : la trahison la plus silencieuse
Chaque année, des milliers d’Africains meurent en Méditerranée en tentant de rejoindre l’Europe. Des jeunes, pour la plupart. Des étudiants, des travailleurs, des rêveurs. Ils fuient des pays dont les gouvernements sont représentés à l’UA. Ils meurent dans des eaux que l’UA ne contrôle pas. Et ils périssent dans l’indifférence d’une organisation continentale qui n’a jamais mis en place de politique migratoire digne de ce nom.
Pendant ce temps, les États africains acceptent de devenir les garde-frontières de l’Europe, contre rémunération. La Sierra Leone accueille des expulsés américains. Des pays signent des accords de réadmission avec l’Union européenne. Et l’UA regarde, sans jamais poser la question centrale : pourquoi ces jeunes fuient-ils ? Et qu’est-ce que l’organisation a fait pour qu’ils n’aient pas à le faire ?
La libre circulation des personnes sur le continent africain, pourtant inscrite dans les ambitions de l’UA, reste une promesse non tenue. Un Guinéen a plus de mal à entrer en Côte d’Ivoire qu’un Européen à entrer au Sénégal. Un Burkinabè doit avoir un visa pour aller au Cameroun. Soixante-trois ans après la création de l’OUA, les Africains sont encore des étrangers chez eux.
Ce qui reste et ce qu’il faudrait
Ce procès serait incomplet s’il ignorait ce que l’UA a accompli. La Zone de Libre-Échange Continentale Africaine(la ZLECA est une avancée réelle, même si sa mise en œuvre reste laborieuse. L’agenda 2063 pose un cadre de développement ambitieux. Certaines missions de paix de l’UA ont contribué à stabiliser des situations précaires. Et la simple existence d’un espace de dialogue continental a, dans certains moments de crise, évité le pire.
Mais ces acquis ne suffisent plus à justifier le statu quo. L’Afrique du 21e siècle, jeune, connectée, exigeante et consciente, mérite mieux qu’une organisation qui se réunit deux fois par an à Addis-Abeba pour adopter des résolutions que personne ne lit et que personne n’applique.
Ce qu’il faut, c’est une réforme radicale. Une Union Africaine qui se finance elle-même, intégralement, par ses membres. Une organisation qui a des dents, c’est-à-dire des mécanismes de sanction réels contre les États qui violent les droits humains, quels qu’ils soient, civils ou militaires. Un Parlement continental doté de vrais pouvoirs législatifs. Une politique migratoire africaine construite par les Africains pour les Africains. Et une diplomatie continentale qui parle d’une seule voix sur les grandes questions mondiales, le changement climatique, la dette, le commerce, la gouvernance des nouvelles technologies.
Ou alors, si rien de tout cela n’est possible, l’honnêteté intellectuelle de reconnaître que l’UA telle qu’elle existe est un échec. Et de recommencer autrement.
Le procès n’est pas une condamnation à mort
Kwame Nkrumah voulait une Afrique unie. Sékou Touré voulait une Afrique libre. Nyerere voulait une Afrique digne. Ils méritent mieux que cette UA-là,cette bureaucratie continentale qui consomme des budgets, produit des communiqués et regarde les crises se dérouler sans être capable de les résoudre.
Le procès que nous faisons ce 25 mai 2026 n’est pas une condamnation à mort. C’est une injonction à se réveiller. L’Afrique a le potentiel humain, les ressources naturelles, la jeunesse et l’énergie pour devenir ce que ses pères fondateurs ont rêvé. Ce qui lui manque, c’est une organisation continentale à la hauteur de cette ambition.
Soixante-trois ans après Addis-Abeba, le verdict est sévère mais juste : l’Union Africaine a survécu à ses idéaux. Il est temps qu’elle s’en souvienne, ou qu’elle s’efface pour laisser la place à quelque chose qui, enfin, mérite leur mémoire.
Bonne fête, Union Africaine. Et maintenant, au travail.
La Rédaction de Laguinee.info





