Lola est à un tournant de son histoire. Avec les élections qui approchent et les perspectives économiques liées notamment au Mont Nimba, notre préfecture attire soudainement l’attention de ceux qui, hier encore, l’ignoraient totalement.
Dans cette ville qui nous a vu grandir, il n’existe pas quatre saisons. Il n’en existe que deux. La saison des pluies. Et la saison des élections. La première inonde les routes. Les rues, jonchées de saleté comme s’il n’existait pas une mairie. La seconde inonde les consciences et draine des jeunes qui se sentent bien dans leur lassitude.
Et à chaque saison des élections, des acteurs sortent de l’ombre et montent sur scène. Comme sortis d’un long sommeil, des visages réapparaissent. Des visages que Lola ne voit pas quand elle souffre. Des visages absents quand les difficultés sont là. Des visages silencieux quand le territoire a besoin de voix. Mais aujourd’hui, comme par miracle, ils apparaissent.
Aujourd’hui, ils sourient avec nous. Aujourd’hui, ils nous promettent vent, pluie et mont. Aujourd’hui, ils nous montrent leur amour pour notre ville. Des mains tendues qu’on n’avait jamais vues tendues auparavant. Discours parfaitement repassés, calibrés, répétés. Le théâtre recommence. Et les habitants, fidèles à leur rôle, sont invités à applaudir, à danser, souvent derrière nos célèbres kpans.
Quel amour étrange et dérangeant.
Dans cette ville, il existe une autre maladie qui est silencieuse. Une maladie sans fièvre, mais aux conséquences mortelles : l’amnésie collective. Nous oublions vite. Trop vite. Nous oublions les absences. Nous oublions les abandons. Nous oublions les silences.
Et ceux qui ont laissé Lola seule reviennent aujourd’hui comme des sauveurs, espérant que notre mémoire soit plus courte que leur absence. Ils réapparaissent comme si rien ne s’était passé. Comme si l’histoire n’avait jamais existé. Nous avons été trop tolérants avec l’inacceptable.
Lola n’est pas pauvre. Lola est exploitée. Lola est utilisée. Lola est trahie.
Trahie par ceux qui ont dirigé sans jamais construire. Trahie par ceux qui arrivent sans avoir jamais porté son fardeau. Trahie, surtout, par le silence de ses propres enfants, les jeunes, ceux qui voient, qui acquiescent, qui acceptent et qui se laissent dompter.
Il faut avoir le courage de dire ce que beaucoup murmurent et que peu osent affronter. Lola ne souffre pas d’un manque de promesses, mais d’un excès de mensonges tolérés. Lola souffre de sa jeunesse. Une jeunesse qui se contente, qui n’exige rien. Une jeunesse qui suit sans réfléchir un peu. Une jeunesse de verbiage, qui accepte les rêves, j’allais dire des cauchemars. Une jeunesse qui se vend (à elle-même) des illusions.
Mais vous êtes où au juste ?
Personne pour parler de cette mairie inexistante ? Une autorité totalement absente et dirigée, selon ce qui se dit et plane, par un groupe d’incompétents qui n’a pas conscience de sa nullité. Des gens qui n’ont pas conscient du pourquoi de leur fonction. Des gens qui passent leur temps à raconter des conneries, des brouhahas sur les réseaux sociaux et à prendre tout le monde comme des ennemis. Des gens aveuglés avec aucune perspective. Des gens perdus, des gens qui ne peuvent, ne serait-ce qu’avec une petite conviction, vous dire ce que sont leurs missions ou même une ligne du Code des collectivités locales. Des mannequins bien habillées mais vident de réflexions.
Une mairie qui devrait être notre cerveau est devenue une absence. Une mairie qui devrait être notre voix est devenue un murmure.Une mairie qui devrait être notre force est devenue une fuite.
Ce que Lola observe aujourd’hui n’est pas seulement une faiblesse. C’est une faillite morale et intellectuelle.
Une autorité qui fuit les questions ne fuit pas les citoyens. Elle fuit sa propre insuffisance. Une autorité incapable d’expliquer sa propre gestion est une autorité qui ne maîtrise rien. Elle occupe une chaise, mais elle ne porte pas la responsabilité qu’elle prétend incarner.
Bloquer sur les réseaux sociaux, des citoyens qui questionnent, qui veulent comprendre, ne bloque pas la réalité. Fuir les débats ne fabrique pas la compétence. Éviter les questions ne produit jamais les réponses.
On ne dirige pas un territoire avec le silence. On ne dirige pas un territoire avec l’évitement. On ne dirige pas un territoire avec le vide. Et le vide, tôt ou tard, finit toujours par se voir.
Et voici les élections qui pointent. Si vous laissez ces gens accéder à une portion de pouvoir, vous aurez choisi votre propre noyade.
Et maintenant, on assiste à l’arrivée des nouveaux architectes de l’illusion, les voilà.
Sortis de nulle part, comme si le vent les avait déposés ici. Hier invisibles. Aujourd’hui omniprésents. Hier indifférents. Aujourd’hui passionnés.
Quel amour soudain. Quelle dévotion tardive.
Ils arrivent avec des diplômes apparemment faux brandis comme des talismans. Des experts en expertise. Des mensonges montés de toute pièce sur leur parcours. Des titres récités comme des prières. Des promesses empilées comme des mensonges bien emballés. Des gens avides.
Mais Lola doit comprendre ceci : un diplôme n’est pas une preuve d’amour. Un discours n’est pas une preuve de sincérité. Une présence électorale n’est pas une preuve de loyauté. Aujourd’hui, à Lola, il existe cette catégorie d’hommes que l’on ne voit qu’à l’approche du pouvoir. Ils ne marchent pas vers les citoyens. Ils marchent vers la position. Ils ne cherchent pas à servir. Ils cherchent à s’installer. Ils veulent entrer dans le système. Et Lola, pour eux, n’est pas une maison. C’est un escalier. Un chemin pour accéder à leur fin. Et pour cela, ils viennent marcher sur nos consciences et insulter notre intelligence.
Mais la tragédie et la blessure les plus profondes ne sont pas là. Ce n’est exclusivement ni la mairie, ni les arrivants avides.
La tragédie, le saignement, ça va vous faire mal, c’est cette jeunesse qui est tout sauf lucide. Une jeunesse qui voit tout, qui dit comprendre tout, mais refuse de réagir. Une jeunesse qui critique en privé, mais applaudit en public. Une jeunesse qui voit les mêmes échecs, mais applaudit les mêmes acteurs. Une jeunesse prête quand il s’agit de discutailler sur des sujets nus, des sujets de caniveau, des sujets qui n’ont ni tête ni queue. Une jeunesse qui hérite des mêmes souffrances, mais répète les mêmes erreurs. Une jeunesse qui troque son avenir contre des symboles sans valeur.
Quelques billets, le prix du vin blanc, du sucre, du thé, quelques promesses, quelques illusions.
Et en échange, des années perdues, des années de stagnation. Des opportunités enterrées. Un avenir retardé. Quelle tragédie plus grande que des citoyens qui acceptent volontairement leur propre perdition ?
Celui qui accepte les miettes ne doit pas s’étonner de mourir de faim. Celui qui accepte le mépris ne doit pas s’étonner d’être méprisé. Celui qui refuse de se lever doit accepter qu’on marche sur son dos.
Quand vous regardez la ville de Lola, êtes-vous fiers de ce qui se passe ? Etes-vous fiers de vos réalités ? Personne ne viendra sauver Lola. Ni ceux qui ont déjà échoué. Ni ceux qui arrivent avec des ambitions déguisées. Le destin de Lola ne dépend pas d’eux. Il dépend d’une seule chose : le moment où sa jeunesse décidera enfin de se respecter elle-même.
Le jour où la jeunesse refusera d’être achetée, les acheteurs disparaîtront. Le jour où la jeunesse exigera des preuves, les menteurs deviendront silencieux. Le jour où la jeunesse refusera la médiocrité, la médiocrité cessera d’exister.
Aucun manipulateur ne survit face à une conscience éveillée. Mais tant que vous êtes suivistes, sans rationalité, tant que vous êtes domptables, surtout par les premiers venus, vous resterez auteurs de vos propres pièges.
Envoyer un incompétent vous représenter est une forme d’abandon de soi. Envoyer un opportuniste vous représenter est une forme de trahison contre vous-même. Un représentant médiocre produit une réalité médiocre. Un représentant vide produit un avenir vide. Et Lola ne peut plus se permettre d’être représentée par des hommes incapables d’expliquer, incapables de défendre, incapables de construire.
La fonction n’élève pas l’homme. C’est l’homme qui élève la fonction. Mettre un homme faible dans une grande fonction ne produit pas la grandeur. Cela produit une grande faiblesse. Notre mairie est un exemple éloquent.
La vraie question n’est pas : qui veut diriger ou représenter Lola ?
La vraie question est combien de temps encore Lola acceptera d’être dirigée ou représentée par ceux qui ne la respectent pas ?
Méditez…
Sékou Diomandé







