La libération récente des espaces publics marque une étape importante dans la restauration de l’autorité de l’État et de l’ordre urbain. Elle a redonné de la lisibilité à nos villes, de la fluidité à la circulation et un sentiment de reprise en main longtemps attendu par les citoyens.
Mais cette victoire spatiale appelle désormais une responsabilité plus large : celle de s’attaquer, avec la même détermination, à l’assainissement de la pauvreté qui affecte une frange de nos concitoyens. Car libérer l’espace sans traiter la précarité qui l’a occupé, c’est déplacer le problème sans le résoudre.
Les opérations de déguerpissement, aussi nécessaires soient-elles, auraient gagné en efficacité et en justice si elles avaient été précédées d’un travail rigoureux d’identification des personnes concernées et d’une compréhension fine de leurs profils socio-économiques. Derrière chaque étal, chaque atelier improvisé ou chaque occupation anarchique, se trouvent des réalités humaines complexes : des enfants à charge, des personnes malades, des personnes du troisième âge, qui subissent en premier lieu les effets de ces mesures.
Une politique publique responsable ne peut ignorer cette dimension sociale sans fragiliser le pacte républicain. C’est précisément à ce stade que les mécanismes de solidarité publique doivent entrer pleinement en jeu. Les dispositifs sociaux existants, qu’il s’agisse des structures d’inclusion sociale ou des fonds dédiés aux personnes indigentes, auraient dû être mobilisés de manière concomitante, afin que la restauration de l’ordre urbain ne se traduise pas par une aggravation de la vulnérabilité, mais par une transition encadrée vers des solutions dignes et durables. L’autorité de l’État ne se mesure pas seulement à sa capacité à dégager, mais aussi à sa faculté d’accompagner.
Au-delà de l’urgence sociale, cette situation ouvre une opportunité stratégique majeure : repenser la relation entre la ville et les territoires de base. En contrepartie d’un programme structuré de retour au sein des communautés d’origine, notamment dans les villages, une frange de ces personnes pourrait être accompagnée dans un mouvement de flux inversé.
L’objectif ne serait ni le refoulement ni l’abandon, mais la densification de la croissance économique à la base, par la relocalisation des efforts, des savoir-faire et des initiatives productives.
Un tel choix contribuerait à réduire durablement la pression urbaine, tout en favorisant la préservation, la valorisation et la promotion du capital humain dans les territoires souvent marginalisés par la concentration excessive des activités dans les centres urbains. Là où vivent les populations, là où sont versés les revenus et là où s’ancrent les compétences, se recréent naturellement des dynamiques économiques, sociales et culturelles. Ce flux inversé, s’il est volontaire, accompagné et outillé, peut devenir un puissant levier de développement équilibré.
Libérer l’espace public était une nécessité. Assainir la pauvreté est désormais une urgence. Organiser le retour vers les communautés de base peut devenir une vision. C’est dans l’articulation de ces trois dimensions, autorité, justice sociale et développement territorial, que se jouera la réussite durable de cette séquence historique, et non dans la simple esthétique retrouvée de nos villes.
Abdoulaye Wansan Bah
Spécialiste en gestion des projets et des politiques publiques.







