Les éditions Yigui ont publié ce jour Le « Coup d’État contre Alpha Condé » de Tibou Kamara. Dans cet ouvrage de témoignage et d’analyse, l’auteur revient sur les coulisses du pouvoir guinéen dans les mois ayant précédé le 5 septembre 2021. Le chapitre I (pp. 16-17) livre une scène précise et révélatrice des rapports complexes entre le chef de l’État, son ministre de la Défense et le haut commandement militaire.
Tibou Kamara situe l’épisode à l’issue d’une tournée présidentielle dans les garnisons militaires. « Le Président Alpha Condé, de retour d’une tournée dans les garnisons militaires visant à remobiliser ses troupes et à leur remonter le moral, dans un pays où elles sont constamment en alerte en raison de menées subversives et de menaces sur la sécurité nationale », se retrouve dans son bureau au palais présidentiel. Il est alors en compagnie du ministre de la Défense nationale, Dr Mohamed Diané, et de l’auteur lui-même.
L’extrait met en lumière une habitude bien ancrée chez le chef de l’État. « Après chacune de ses sorties et interventions publiques, il aimait recueillir les impressions de son entourage, proche ou éloigné, d’amis, de partenaires, voire de citoyens ordinaires qui avaient accès à lui ou que lui-même se plaisait à consulter », écrit Tibou Kamara, ajoutant : « Ainsi était l’homme : curieux de tout et toujours enclin à sonder les autres ».
C’est dans ce contexte que s’exprime l’insatisfaction du ministre de la Défense à l’égard du chef d’état-major général des armées. « Dr Mohamed Diané n’était pas du tout satisfait du chef d’état-major général des armées, le général Namory Traoré, dont il n’avait pas compris l’absence lors des visites, alors qu’il en avait bel et bien été informé ». Pour le ministre, cette absence relevait d’un comportement problématique : « Le ministre de la Défense considérait cette attitude comme un acte d’insubordination parmi tant d’autres ». Tibou Kamara précise que Dr Diané évoqua alors « ses relations difficiles avec son proche collaborateur », allant jusqu’à suggérer implicitement son remplacement, tout en restant prudent. Il « laissait toutefois au Président le soin de tirer cette conclusion, de peur d’être rabroué par lui, qui n’aimait pas paraître sous influence ou pression, ni être forcé à prendre une décision quelconque ».
Face à cette situation, Alpha Condé réagit immédiatement. « Le professeur Alpha Condé avait, séance tenante, contacté le général Namory Traoré pour s’étonner de son absence à ses côtés lors de sa visite dans les casernes ». Le ton adopté est souligné par l’auteur : « Le ton n’était ni autoritaire ni menaçant ».
La réponse du chef d’état-major surprend le ministre de la Défense. « L’interlocuteur avait semblé dire qu’il n’avait pas été informé du déplacement de son commandant en chef ». Une version qui contredit frontalement les affirmations de Dr Mohamed Diané. Tibou Kamara note alors la réaction silencieuse mais éloquente du ministre : « Dr Diané, profondément déçu par cette version des faits qui le contredisait, sachant avoir dit la vérité en affirmant avoir informé tous les chefs militaires, en particulier le premier d’entre eux, de la visite du Président de la République aux soldats, comme à chaque fois que c’était le cas, laissa échapper une moue qui disait long sur sa lassitude de devoir côtoyer un ennemi intime ».
À l’inverse, le chef de l’État semble rassuré. « Le Président, lui, paraissait au contraire satisfait des explications fournies », écrit l’auteur. L’échange prend alors une tournure inattendue : « Il en profita alors pour plaisanter longuement avec son chef d’état-major, tous deux détendus et hilares dans une complicité parfaite devant un ministre impuissant ».
À travers cette scène, Tibou Kamara donne à voir une dynamique interne marquée par des tensions larvées, des malentendus persistants et une relation particulière entre le président et son chef d’état-major. L’épisode, relaté sans commentaire explicite, éclaire les fragilités du dispositif sécuritaire et les ambiguïtés au sommet de l’État à la veille du coup d’État.
Dans Le « Coup d’État contre Alpha Condé », l’auteur se positionne ainsi comme un témoin direct des coulisses du pouvoir, restituant des moments clés qui, mis bout à bout, permettent de mieux comprendre le climat politique et militaire ayant précédé la chute du régime.
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