La salle de conférence de la Maison de la presse de Conakry a vibré, ce jeudi, au rythme d’un constat glaçant. Amnesty International Guinée y a présenté un rapport au vitriol sur la Société Guinéenne de Palmier à Huile et d’Hévéas (SOGUIPAH). Le document dresse un tableau accablant des conditions de travail au sein de cette entreprise publique : salaires dérisoires, absence de respect du SMIG et manquements graves aux droits des travailleurs.
Un rapport fruit de plusieurs mois d’enquête
L’enquête d’Amnesty International s’inscrit dans le cadre des réformes annoncées par le président de la transition, le général Mamadi Doumbouya, visant à mieux redistribuer les ressources nationales. Le rapport, résultat de plusieurs mois de travail, a mobilisé de nombreuses sources : la direction de la SOGUIPAH, ses employés, le ministère de l’Agriculture, celui du Travail, la Justice, ainsi que l’Inspection générale du Travail. Des entretiens ont également été menés avec des acteurs de terrain et des institutions comme la CRIEF.
Le choix de la SOGUIPAH n’est pas anodin. Ces dernières années, l’entreprise a été secouée par des vagues de protestations d’ouvriers dénonçant la précarité de leurs conditions de vie et de travail. Ces mobilisations ont fini par attirer l’attention de l’organisation de défense des droits humains.
Des salaires “indécents”
Au cœur du rapport : la question salariale. Selon Amnesty International, les rémunérations versées à de nombreux employés violent ouvertement la législation guinéenne.
« Après consultation de dizaines de bulletins de salaire, nous avons constaté que le Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti, fixé à 550 000 GNF, n’est pas appliqué. Dans plusieurs cas, les salaires de base sont inférieurs à 100 000 GNF pour 170 heures de travail par mois », a révélé Fabien Offener, directeur Afrique de l’Ouest et du Centre d’Amnesty International.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : un saigneur d’hévéas aurait perçu 219 000 GNF (moins de 25 euros) pour plus de 170 heures travaillées en juillet 2022. Une femme manœuvre, forte de 18 ans d’ancienneté, aurait touché 392 000 GNF (environ 43 euros) en mars 2024.
« Avec de tels salaires, il est impossible de mener une vie décente », a martelé Fabien Offener, soulignant que ces conditions concernent principalement les catégories les plus vulnérables de la société : manœuvres, jardiniers, femmes ouvrières.
L’État pointé du doigt
Au-delà des chiffres, Amnesty International met en cause la responsabilité de l’État guinéen, actionnaire majoritaire de la SOGUIPAH. Le rapport affirme que les autorités ont failli à leur obligation de faire respecter les droits fondamentaux des travailleurs.
« L’État ne pouvait ignorer les atteintes aux droits des travailleurs dans une entreprise qu’il supervise directement », dénonce le document.
Une interpellation publique
Cette publication agit comme un électrochoc pour une société d’État censée incarner la relance économique rurale. Elle remet sur la table la question de la gouvernance sociale au sein des entreprises publiques, souvent épinglées pour leurs pratiques opaques.
Le rapport d’Amnesty International constitue un signal fort : la lutte pour la dignité au travail reste un combat loin d’être gagné, même dans les sociétés qui vivent des ressources du pays.
IAC, pour Laguinee.info







