À Kissidougou, la campagne référendaire en faveur du projet de nouvelle Constitution a été marquée par un événement qui ne laisse personne indifférent. La Directrice nationale des Petites et Moyennes Entreprises, Mme Sia Kanio Tolno, a offert 1000 pagnes aux femmes des quartiers Madina 1 et 2. Pour bénéficier de ce geste, il fallait présenter sa carte d’électeur, et surtout, répondre à l’appel d’un « Oui massif » lors du scrutin selon les publications faites sur les réseaux sociaux dont nous avons fait capture.

En apparence, il ne s’agit que d’un geste social, une manière d’accompagner les ménages dans un contexte économique difficile. Mais à y regarder de plus près, ce geste soulève une série de questions fondamentales qui interpellent autant l’opinion publique que les garants du processus électoral.
Une ambiguïté lourde de sens
Première interrogation : d’où viennent ces pagnes ? De ressources personnelles ? De dons privés ? Ou de moyens publics ?
Cette question n’est pas anecdotique. Si c’est l’argent de l’État qui est utilisé dans une campagne électorale pour soutenir une option précise, alors il y a clairement rupture de neutralité de l’administration. Si, au contraire, il s’agit de ressources personnelles, le problème demeure : est-il acceptable qu’un haut cadre de l’État mette en jeu ses biens ou ses réseaux pour conditionner le choix des électeurs ?
L’absence de clarté alimente le soupçon. Et dans une démocratie, le doute est déjà une blessure.
Une démocratie déjà sous tension
Le contexte rend l’acte encore plus délicat. Le projet constitutionnel soumis à référendum est vivement contesté par l’opposition, dont de nombreuses figures se trouvent en exil. Pour beaucoup de citoyens, ce référendum n’est pas seulement une consultation populaire, mais aussi un test de légitimité du pouvoir en place.
Dans une telle atmosphère de méfiance, chaque geste compte. Offrir des pagnes en échange de la mobilisation électorale ne peut qu’être interprété comme une tentative d’influencer le vote. Et ce soupçon pèse non seulement sur la sincérité du scrutin, mais aussi sur la crédibilité de l’ensemble du processus démocratique.

Quand le social se transforme en politique
Le pagne, en Afrique, n’est pas un simple morceau de tissu. Il est symbole d’identité, de dignité et de reconnaissance. Dans les cérémonies de mariage, de baptême ou de fête, il est souvent utilisé pour honorer et distinguer.
Mais quand ce symbole est instrumentalisé à des fins électorales, il perd sa valeur sociale pour devenir une monnaie politique. Les électeurs ne sont plus appelés à voter par conviction, mais par reconnaissance ou par obligation implicite. Le geste généreux devient ainsi un levier d’influence, et l’acte citoyen du vote se trouve réduit à une transaction matérielle.

Le vote : un droit, pas un marché
Le suffrage, dans les conditions normales, est universel, égal, libre et secret. Cela signifie que chaque citoyen doit voter en toute indépendance, sans contrainte ni pression.
Conditionner un avantage matériel à la présentation d’une carte d’électeur ou à une orientation de vote revient à affaiblir ce principe cardinal.
Le risque est clair : on installe une pratique où l’électeur n’exprime plus son choix en âme et conscience, mais en fonction d’un gain ou d’une perte potentielle. Autrement dit, le vote devient une faveur à rendre plutôt qu’un droit à exercer.

Un précédent dangereux
Accepter aujourd’hui que des pagnes soient distribués en contrepartie d’un vote, c’est ouvrir la porte à d’autres formes de transactions : sacs de riz, sommes d’argent, promesses d’emploi… La logique du don matériel en politique est sans limite.
Dans plusieurs pays africains, des pratiques similaires ont nourri le clientélisme électoral, une culture politique où l’électeur ne vote plus selon son opinion, mais selon ce qu’il reçoit. C’est une pente glissante qui affaiblit les institutions et discrédite la démocratie.
Responsabilité des acteurs publics
Qu’un citoyen ordinaire prenne une telle initiative est déjà problématique. Mais qu’un haut cadre de l’administration s’y engage est encore plus grave. L’administration, censée servir l’intérêt général, doit rester neutre dans la compétition politique.
En associant son titre officiel à une telle démarche, Mme Tolno brouille les frontières entre le rôle administratif et l’engagement partisan. C’est une confusion qui fragilise la confiance des citoyens dans la neutralité de l’État.

Un débat plus large
L’affaire des pagnes à Kissidougou illustre un problème plus vaste : la difficulté pour la classe politique et administrative à séparer le service public de la compétition politique.
Tant que cette frontière restera floue, la suspicion pèsera sur chaque scrutin et la légitimité des résultats sera sans cesse remise en cause.
La question à se poser est donc simple : voulons-nous construire une démocratie où le citoyen choisit librement, ou un système où le vote se négocie au prix d’un pagne ?
Pour une démocratie crédible
La Guinée a besoin de renforcer sa culture démocratique. Cela suppose :
- des campagnes électorales fondées sur des idées, pas sur des dons ;
- des institutions qui veillent à la neutralité des acteurs publics ;
- une société civile vigilante, prête à dénoncer toute dérive ;
- des citoyens conscients que leur voix n’a pas de prix.
Car au bout du compte, ce n’est pas seulement un référendum qui est en jeu, mais la qualité de la démocratie guinéenne.
Offrir un pagne n’est pas un crime en soi. Mais offrir un pagne en échange d’un vote, dans un contexte électoral déjà fragile, est une pratique lourde de conséquences. Elle banalise l’achat de conscience, affaiblit la confiance dans le processus et détourne le citoyen de l’essence même de son droit de vote.
Le pagne, symbole de tradition et de fierté, ne doit pas devenir le prix du bulletin. Car une voix libre vaut infiniment plus qu’un tissu, aussi précieux soit-il.
La Rédaction de www.laguinee.info







