En Guinée, on parle beaucoup de souveraineté numérique. Sur le papier, les preuves sont là : un nom de domaine national (.GN), un datacenter flambant neuf, et même une baisse annoncée de 25 % sur le prix de la connexion. Ça fait sérieux, ça sonne moderne. Mais dans le quotidien, Internet reste un luxe, parfois même un luxe capricieux.
Pour une simple box Wi-Fi, il faut débourser environ 490 000 GNF par mois. Une somme qui équivaut à presque un salaire complet. Pour ceux qui n’ont pas ce privilège, il reste les forfaits mobiles : 1,5 Go pour 14 000 GNF. Avec ça, on peut à peine regarder deux vidéos, télécharger quelques documents et… fin du voyage numérique. Le forfait s’évapore comme une goutte d’eau au soleil.
Pendant ce temps, à quelques heures d’avion, la réalité est toute autre. Au Sénégal, par exemple, la connexion est non seulement plus fiable, mais elle coûte aussi beaucoup moins cher. En Côte d’Ivoire, les opérateurs proposent des forfaits accessibles à des prix qui ne forcent pas les citoyens à choisir entre se connecter et manger. Là-bas, Internet est devenu un outil de travail et de vie quotidienne. Ici, en Guinée, c’est encore un luxe réservé à ceux qui ont les moyens.
Les conséquences sont lourdes pour ceux qu’on appelle les web entrepreneurs, les créateurs de contenus, les responsables de Web TV et tous ces jeunes qui tentent de bâtir des projets numériques. Produire une vidéo, l’uploader sur YouTube ou Facebook, ou encore diffuser une émission en direct coûte une petite fortune. Chaque gigaoctet dépensé pour mettre en ligne du contenu est payé au prix fort. Résultat : au lieu d’investir dans la qualité de leurs productions, beaucoup dépensent leur énergie et leur argent simplement pour « acheter de la connexion ».
Un créateur de contenus guinéen qui veut publier une vidéo de 20 minutes. Il doit calculer le poids du fichier, prévoir combien de gigas cela va consommer, et surtout combien cela va lui coûter. Pendant ce temps, son collègue ivoirien ou sénégalais fait son upload tranquillement, sans se demander si la facture de fin de mois va l’achever.
Internet en Guinée, c’est comme un invité qu’on ne peut jamais retenir longtemps : il apparaît, il disparaît, il revient quand il veut. On ouvre une page web, et on attend, on attend… jusqu’à se demander s’il n’est pas plus rapide d’aller chercher l’information directement à la source. Dans les cafés, les jeunes scrutent leurs téléphones comme on scrute une boussole : « Tu captes ? », « Tu as encore des giga ? ».
Et pourtant, c’est sur cette connexion fragile et coûteuse que repose l’avenir numérique du pays. Comment parler de souveraineté numérique, quand un étudiant doit sacrifier une partie de son argent de poche pour suivre un simple cours en ligne ? Quand un entrepreneur passe plus de temps à chercher du Wi-Fi qu’à gérer son business ? Quand un journaliste ou une Web TV dépense des millions de francs guinéens par mois rien que pour mettre ses contenus en ligne ?
La souveraineté numérique, ce n’est pas seulement un datacenter ou un nom de domaine. C’est la capacité d’un pays à donner à ses citoyens un accès abordable, stable et fiable à Internet. Car sans cela, tout le reste n’est qu’un décor.
Aujourd’hui, la Guinée affiche des infrastructures, mais vit encore une réalité numérique inachevée. Pendant que ses voisins avancent, le pays reste freiné par une connexion chère et instable. Résultat : les talents créatifs se fatiguent, les projets numériques se heurtent à des barrières absurdes, et les rêves d’innovation se coincent dans les lenteurs du Wi-Fi.
Au fond, la vraie question est simple : comment bâtir une souveraineté numérique solide quand se connecter reste un luxe ?
Norbert KOMANO







