Au Gabon, les autorités ont interdit désormais aux étrangers l’exercice de plusieurs catégories de petits métiers : vente ambulante, petite restauration, vente de produits manufacturés locaux, couture, coiffure, réparation de chaussures et petits travaux de bâtiment. Derrière cette décision, qui peut sembler sectorielle, se cache un débat plus large sur la souveraineté économique, l’intégration régionale et la diplomatie africaine.
Une mesure de protection nationale
Le Gabon, pays pétrolier d’Afrique centrale, fait face à un paradoxe économique : la rente issue de ses ressources naturelles n’a pas suffi à absorber le chômage, en particulier celui des jeunes. Dans ce contexte, les autorités ont choisi de réserver certains métiers « de survie » aux nationaux.
Ces petits métiers, bien que relevant du secteur informel, constituent une source essentielle de revenus pour des milliers de ménages gabonais. Les réserver aux citoyens nationaux permet de limiter la concurrence étrangère, souvent perçue comme agressive dans des activités où les marges sont faibles.
Cette logique protectionniste répond aussi à une inquiétude croissante dans la société : la perception que les migrants, notamment issus de la sous-région (Cameroun, Bénin, Togo, Nigeria, etc.), monopolisent certains pans de l’économie populaire au détriment des Gabonais.
Un phénomène continental
Le Gabon n’est pas une exception. Plusieurs pays africains ont déjà adopté des mesures similaires :
Ghana : dès 2013, la loi interdisait aux étrangers la vente ambulante et la gestion de petites boutiques dans les marchés. Cette décision avait entraîné des tensions avec des commerçants nigérians installés depuis longtemps dans le pays.
Tanzanie : en 2018, le gouvernement a réservé une centaine de métiers aux Tanzaniens, allant de la coiffure aux services de transport, afin de réduire le chômage et d’encourager l’auto-emploi.
République Démocratique du Congo (RDC) : des décrets ont interdit aux étrangers la pratique de certains métiers de proximité, notamment dans le commerce de détail et l’artisanat.
Ouganda : les petits commerces de détail et le transport à moto (boda-boda) ont été fermés aux étrangers pour protéger les jeunes locaux.
Ces exemples montrent que la protection des métiers informels est une tendance croissante en Afrique, révélatrice d’un malaise social profond face à la montée du chômage et de l’économie informelle.
Entre intégration régionale et tensions diplomatiques
Le problème, au Gabon comme ailleurs, réside dans la contradiction entre la législation nationale et les engagements régionaux. Le Gabon est membre de la CEMAC (Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale), qui prône la libre circulation des personnes et des biens.
En théorie, un Camerounais ou un Centrafricain devrait pouvoir s’installer et travailler librement au Gabon. En pratique, l’interdiction des petits métiers crée une hiérarchie implicite des droits : les étrangers peuvent prétendre à des emplois formels (souvent rares), mais pas aux activités populaires qui assurent la survie quotidienne.
Cette contradiction risque d’alimenter des tensions diplomatiques. On se souvient qu’au Ghana, les expulsions de commerçants nigérians avaient déclenché une crise avec Abuja. Le Gabon, en appliquant sa législation, pourrait se heurter à des protestations similaires de la part de ses voisins de la CEMAC.
Les implications sociales
Sur le plan social, la mesure traduit une volonté de contrôle du secteur informel. Dans de nombreuses capitales africaines, ce secteur est à la fois vital et insaisissable pour l’État : il échappe en grande partie à l’impôt et complique la régulation du marché du travail.
En interdisant aux étrangers d’y exercer, les autorités gabonaises espèrent :
- Réduire les tensions sociales entre nationaux et migrants ;
- Formaliser progressivement certaines activités ;
- Encourager l’entrepreneuriat local.
Cependant, la mesure pourrait aussi générer des effets pervers :
- Exclusion et précarisation des communautés étrangères installées de longue date ;
- Risque d’alimentation d’un marché clandestin, puisque ces activités pourraient continuer sous une autre forme ;
- Dégradation du climat social dans des quartiers populaires où cohabitent nationaux et étrangers.
Vers un nécessaire équilibre
Cette législation gabonaise illustre le dilemme de nombreux États africains : comment concilier souveraineté nationale et intégration régionale, protection sociale et ouverture économique ?
La voie la plus réaliste serait un équilibre pragmatique :
- Renforcer les programmes de formation et de financement pour permettre aux jeunes Gabonais de s’approprier ces métiers ;
- Engager un dialogue avec les pays voisins pour éviter une crise diplomatique ;
Mettre en place un cadre légal clair permettant aux étrangers d’accéder à d’autres opportunités économiques, afin de ne pas créer un climat de rejet ou de xénophobie.
La décision du Gabon dépasse la simple interdiction de métiers informels : elle met en lumière une recomposition silencieuse des politiques économiques africaines, où la protection des nationaux devient une priorité face aux pressions sociales.
Mais elle rappelle aussi la fragilité des idéaux d’intégration africaine. Entre les principes affichés de libre circulation et les réalités locales du chômage et de la pauvreté, les États arbitrent en faveur de la survie nationale. Le Gabon, à travers cette législation, ne fait qu’exprimer une vérité partagée sur le continent : l’Afrique cherche encore l’équilibre entre ouverture et protection, solidarité régionale et souveraineté économique.
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